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Notre communication s'intéresse aux dispositifs typographiques mis en œuvre dans les trois premiers recueils de Josée Yvon, à savoir Filles-commandos bandées, La chienne de l'Hôtel Tropicana et Travesties-kamikaze. Au sein de ces ouvrages, le motif de la cicatrice est omniprésent, tant sur le plan des images poétiques que dans la conception typographique des textes. En effet, de l'incipit de Filles-commandos bandées, «mal aux poignets ce matin de tant d'aiguilles», à la bordure typographique représentant une interminable suture qui longe toutes les pages de Travesties-kamikaze, la cicatrice s'expose. Ligne de force entre la vulnérabilité et la violence, la cicatrice s'ouvre à une lecture bidirectionnelle des transactions entre l'intérieur et l'extérieur, l'intime et le public. Tout au fil de notre lecture, nous verrons comment cette dynamique d'échange et d'inversion des rapports est déployée au sein d'un efficace appareillage typographique.
Josée Yvon (1950-1994) est une des voix les plus singulières de la littérature québécoise. Interrompue de façon prématurée par son décès des suites du sida, son œuvre s’inscrit à la fois dans la contre-culture et le féminisme. À mi-chemin entre la poésie et le récit, et mettant en scène des personnages marginaux (lesbiennes, transexuels, danseuses), son écriture interroge les marges du genre sexuel et du genre littéraire, donnant la parole à des personnages féminins comme on en retrouve très peu dans la littérature américaine francophone.
Les enjeux qu’elle soulève, bien qu’ils s’inscrivent dans un contexte historique et politique précis, possèdent une actualité bien réelle. Les récentes théories sur le queer, le kitsch, l’américanité, l’hétérogénéité, le plurilinguisme, l’intermédialité et le performatif permettent de jeter un éclairage nouveau sur l’œuvre de Josée Yvon. Des titres comme Filles-commandos bandées, Travesties-kamikazes ou Maîtresses-Cherokees font figure de pionniers par rapport à ces questionnements qui habitent la critique et la création littéraires depuis quelques années.
Les livres de Josée Yvon placent le lecteur dans une position d’inconfort. Son écriture est inhospitalière, profondément dérangeante. Ce trouble, qu’on aurait tort de réduire à une simple volonté de provocation héritée du rock ou du mouvement hippie, constitue la charge à l’œuvre chez cette écrivaine que plusieurs apprécient sans oser l’avouer haut et fort. L’écriture cruelle de Josée Yvon est une des rares qui bousculent véritablement ceux et celles qui en font la lecture. Personne ne saurait être chez soi dans son œuvre. Nous y sommes, comme l’écrivait Jean Royer, dans « un monde qui meurt du poids de sa tendresse ». Ces fortes tensions, constitutives de l’écriture de Josée Yvon, en font une œuvre puissante, qu’il importe de considérer à sa juste valeur.