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Carole David : Cégep du Vieux Montréal
Entre l'ombre et la lumière, Josée Yvon a été metteure en scène de son propre mythe. Son oeuvre est autant sa vie que ses livres. Du personnage de la Fée des étoiles en passant par celui de la Fée du cuir et des médicaments que ses compagnons de l'époque lui ont fabriqués, Yvon crée peu avant sa mort son alter ego Manon la nuit, personae mélancolique avec laquelle elle plonge définitivement dans les ténèbres. L'écrivain, le personnage et sa vie représentée ne font plus qu'un. Dans cet atelier sans lumière et sans issue, l'écrivaine réinvente sa biographie. La genèse de cette descente aux enfers s'écrit sous nos yeux au fil des titres publiés; il n'y a de différences entre sa poésie et sa vie qu'entre la maladie du corps et de l'âme.
Josée Yvon (1950-1994) est une des voix les plus singulières de la littérature québécoise. Interrompue de façon prématurée par son décès des suites du sida, son œuvre s’inscrit à la fois dans la contre-culture et le féminisme. À mi-chemin entre la poésie et le récit, et mettant en scène des personnages marginaux (lesbiennes, transexuels, danseuses), son écriture interroge les marges du genre sexuel et du genre littéraire, donnant la parole à des personnages féminins comme on en retrouve très peu dans la littérature américaine francophone.
Les enjeux qu’elle soulève, bien qu’ils s’inscrivent dans un contexte historique et politique précis, possèdent une actualité bien réelle. Les récentes théories sur le queer, le kitsch, l’américanité, l’hétérogénéité, le plurilinguisme, l’intermédialité et le performatif permettent de jeter un éclairage nouveau sur l’œuvre de Josée Yvon. Des titres comme Filles-commandos bandées, Travesties-kamikazes ou Maîtresses-Cherokees font figure de pionniers par rapport à ces questionnements qui habitent la critique et la création littéraires depuis quelques années.
Les livres de Josée Yvon placent le lecteur dans une position d’inconfort. Son écriture est inhospitalière, profondément dérangeante. Ce trouble, qu’on aurait tort de réduire à une simple volonté de provocation héritée du rock ou du mouvement hippie, constitue la charge à l’œuvre chez cette écrivaine que plusieurs apprécient sans oser l’avouer haut et fort. L’écriture cruelle de Josée Yvon est une des rares qui bousculent véritablement ceux et celles qui en font la lecture. Personne ne saurait être chez soi dans son œuvre. Nous y sommes, comme l’écrivait Jean Royer, dans « un monde qui meurt du poids de sa tendresse ». Ces fortes tensions, constitutives de l’écriture de Josée Yvon, en font une œuvre puissante, qu’il importe de considérer à sa juste valeur.
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