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Jonathan Lamy Beaupré : Inter, art actuel
Témoigner de ce que nous font les livres de Josée Yvon est une tâche ardue. Son œuvre s'inscrit dans trop de cases et dans aucune case à la fois. Trop « bandée » pour être féministe, trop féministe pour être contre-culturelle, trop « recherchée » pour n'être qu'une bum, trop marginale et trop violente pour tout le reste. L'œuvre de Josée Yvon est androgyne. Elle a tous les genres, littéraires et sexuels, et aucun à la fois. Sorte de docu-fiction littéraire, son écriture tient de la poésie, du récit, mais aussi du théâtre, du cinéma, de la performance, du show, du manifeste, du reportage. Camarade de toutes les révolutions et de toutes les marginalités, elle peut être la sœur – ou la maîtresse – de tout le monde, que ce soient les écrivaines lesbiennes de la Californie, les marxistes ou les amazones, les beats d'Amérique, les drogués de partout et de nulle part, les homosexuel(le)s, travesti(e)s et transexuel(le)s, les punks, les femmes battues, les assistés sociaux, les révoltés à naître, les sans-abris, les sans-nom. Le mot « tendresse » n'est pas certainement pas celui auquel on pense spontanément pour qualifier l'écriture kamikaze de Josée Yvon. Pourtant, il s'agit d'un des termes qui reviennent le plus souvent dans les commentaires sur son œuvre. Ceux et celles qui aiment son écriture l'apprécient justement parce qu'elle nous laisse sans voix, secoués, parce que sa tendresse, dangereuse, fait mal.
Josée Yvon (1950-1994) est une des voix les plus singulières de la littérature québécoise. Interrompue de façon prématurée par son décès des suites du sida, son œuvre s’inscrit à la fois dans la contre-culture et le féminisme. À mi-chemin entre la poésie et le récit, et mettant en scène des personnages marginaux (lesbiennes, transexuels, danseuses), son écriture interroge les marges du genre sexuel et du genre littéraire, donnant la parole à des personnages féminins comme on en retrouve très peu dans la littérature américaine francophone.
Les enjeux qu’elle soulève, bien qu’ils s’inscrivent dans un contexte historique et politique précis, possèdent une actualité bien réelle. Les récentes théories sur le queer, le kitsch, l’américanité, l’hétérogénéité, le plurilinguisme, l’intermédialité et le performatif permettent de jeter un éclairage nouveau sur l’œuvre de Josée Yvon. Des titres comme Filles-commandos bandées, Travesties-kamikazes ou Maîtresses-Cherokees font figure de pionniers par rapport à ces questionnements qui habitent la critique et la création littéraires depuis quelques années.
Les livres de Josée Yvon placent le lecteur dans une position d’inconfort. Son écriture est inhospitalière, profondément dérangeante. Ce trouble, qu’on aurait tort de réduire à une simple volonté de provocation héritée du rock ou du mouvement hippie, constitue la charge à l’œuvre chez cette écrivaine que plusieurs apprécient sans oser l’avouer haut et fort. L’écriture cruelle de Josée Yvon est une des rares qui bousculent véritablement ceux et celles qui en font la lecture. Personne ne saurait être chez soi dans son œuvre. Nous y sommes, comme l’écrivait Jean Royer, dans « un monde qui meurt du poids de sa tendresse ». Ces fortes tensions, constitutives de l’écriture de Josée Yvon, en font une œuvre puissante, qu’il importe de considérer à sa juste valeur.
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