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Maya Paltineau : EHESS - École des hautes études en sciences sociales
Les mouvements féministes de ces dernières décennies ont cherché à détacher les femmes de l'assignation prioritaire à la sphère domestique. Ils ont abouti à un modèle social où la femme combine la double charge d'une activité professionnelle et des responsabilités familiales. Aujourd'hui, dans les classes moyennes et supérieures, apparait un contre-courant qui se soulève contre le diktat de la double journée de travail. Ce courant, que nous appelons la "maternité intensive", propose une autre définition du féminin. Il se rapproche des modèles traditionnels dans la pratique, mais pas du tout dans les représentations. Ce modèle social présente la maternité comme un outil d'affirmation identitaire et les femmes sont des sujets sexués autonomes. Celles-ci ne nient en rien les différences de sexe et prônent un féminisme différentialiste. Elles cherchent à atteindre l'égalité des sexes en passant par une différenciation des rôles sexués. Ce paradoxe comporte un rapport à soi et au monde totalement inédit, qui s'insurge contre la culture dominante et la maternité institutionnelle. Notre travail de terrain se compose de plus de 70 entretiens qualitatifs avec des mères et des pères intensifs, ainsi que de nombreuses observations dans des groupes de parents. Nous chercherons à mettre en évidence les nouveaux ressorts du féminin (et du masculin) que la maternité intensive fait émerger. Comment la maternité intensive nous aide-t-elle à comprendre et à définir le féminin aujourd'hui ?
La désexualisation des statuts sociaux et des rôles familiaux en Occident a fait s’évanouir les évidences du passé sur les identités sexuées. L'égalisation des parcours dans la sphère socioprofessionnelle et l'accès désormais partagé au projet d'enfant ont brouillé les catégories usuelles qui permettaient de penser le féminin et le masculin. Comment s'assurer de son identité de femme quand on ne dispose plus de façon exclusive de la prérogative maternelle? Où loger sa féminité quand ses signes extérieurs sont assimilés à une soumission aux injonctions masculines? Comment « être homme » quand la doxa sociale tend à délégitimer le viril? Peut-on se poser légitimement la question de l'existence d'une condition « féminine » et d'une condition « masculine »? En un mot, quels sont les ressorts d'un enracinement de ce que nous proposons de continuer d'appeler le féminin et le masculin, mais dont la définition pose aujourd'hui question?
Une réflexion s'impose qui devra, dans une perspective pluridisciplinaire, explorer les chemins empruntés par les hommes et les femmes pour se penser et se donner à voir comme des individus de sexe masculin ou de sexe féminin. Sans nier la permanence d'une emprise du social sur les destins individuels, il faut remarquer que ceux-ci se présentent aujourd’hui comme des projets personnels susceptibles de suivre toutes sortes de trajectoires. Pour comprendre comment hommes et femmes s’assument en tant que sujets autonomes sexués, et ce, dans les dimensions privée et publique de leurs existences, plusieurs thématiques devront être abordées : le souci esthétique et la séduction, la maternité et la paternité, les relations entre les sexes, la recomposition des rôles, etc. Il s'agira de mettre au jour les modalités d'un rapport à soi et au monde inédit, orienté vers l'horizon de l'égalité de sexes, déterminé par le primat social de l'individualisme, mais enjoint dans le même temps à une certaine incarnation de la différence de sexe.
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