Veuillez choisir le dossier dans lequel vous souhaitez ajouter ce contenu :
Membre a labase
Ricardo Peñafiel : UQAM - Université du Québec à Montréal
Le concept de plèbe ne fait pas référence au bas peuple, aux pauvres, aux marginaux ou aux exclus. La plèbe n'est pas une classe ou une catégorie sociale mais une subjectivation politique relative à une "expérience", une "interpellation", un "instant" du politique. Contrairement à la figure du peuple – fondement mythique de la légitimité démocratique autant que révolutionnaire –, la plèbe n'est pas pérenne. Elle surgit dans des moments de révolte ou de « sécession », d'interruption du cours normal de la reproduction du social, instaurant ainsi une situation instantanée et momentanée d'indécision qu'elle cherche moins à trancher qu'à instaurer. Elle relève de ce que Walter Benjamin appelle une violence pure qui, contrairement à la violence fondatrice, tend moins à instaurer un nouvel ordre qu'à dévoiler les fondements mythiques du droit ou de l'ordre. Dans ce sens, la plèbe n'est pas non plus un mouvement social dans la mesure où elle tend moins à la maîtrise de l'historicité qu'au rassemblement de ceux qui n'ont précisément pas de statuts pour agir sur le cours de l'histoire dans le cadre des institutions qu'ils remettent en question. La communauté inconsistante ou intangible qu'est la plèbe n'existe pas moins pour autant et ne tend pas moins à produire des effets sur l'histoire. Seulement, son mode d'existence n'est pas celui des institutions ou de la positivité du social mais celui de la négativité et de la force politique des imaginaires instituants.
Ce colloque s’articule autour du concept de « plèbe », permettant d’aborder des groupes subalternes qui, par la nature hétérogène des individus qui les composent, peuvent difficilement être catalogués d’emblée comme des « classes » ou des « ethnies », ou sous n’importe quelle autre catégorie collective postulant son unicité. Ce spectre va des mouvements sociaux « plébéiens-indigènes » boliviens et péruviens au pentecôtisme haïtien ou brésilien, en passant par les « caracoles » néo-zapatistes. Outre sa composition hétéroclite, on peut identifier la « plèbe » par cinq autres traits : sa constitution politique autour d’un acte de « sécession », son refus de délégation, son souci d’égalité engendrant un rapport polémique vis-à-vis de ses représentants (« tribuns ») et son potentiel de mobilisation de foules par des actions directes.
La plèbe est l’ensemble des « non-citoyens », c’est-à-dire de ce groupement majoritaire et fort hétérogène de citoyens à qui l’on nie leur droit à la citoyenneté et à la parole publique. C’est paradoxalement cette marginalisation (cette « subalternisation ») qui leur confère initialement une identité définie non pas par ce que l’on est censé « être », mais par ce que l’on n’est pas aux yeux du groupe dominant. Voilà pourquoi cette identité collective, voire multiple, résiste plus que toute autre à être essentialisée, car elle se construit pas à pas par et dans l’action contre l’ordre établi. N’étant ni un groupe monolithique ni encore moins idéologique ou une catégorie sociale, la plèbe est en quelque sorte un excédent de l’ordre social qui peut paradoxalement le paralyser.
Titre du colloque :
Thème du colloque :