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Benoit Décary-Secours
Si la plèbe, comme contingent de «non-citoyens» et de «sans-paroles», se définit davantage par ce qu'elle n'est pas que par ce qu'elle est aux yeux de l'ordre social, elle est essentiellement l'expression d'un vide dans le partage du sensible. Or, le «sans-parole» ne peut parler qu'à partir du déjà-dit, à partir de ce que l'ordre rend repérable. Le mouvement social, lui, lorsqu'il entre en communication avec l'ordre établi, doit partager avec ce dernier une certaine communauté du discours, un certains partage du sensible. Empruntant le vocabulaire de Rancière, nous posons la question de savoir comment l'analyse politique peut rendre compte des formes d'inscription du compte des incomptés? Comme en témoigne un sans-terre interviewé, «durant les manifestations, nous dit-il, on ne peut pas dépasser les limites, parce que la police, elle, exige que nous rendions des comptes, n'est-ce pas ?» À partir d'une étude du Mouvement des travailleurs sans-terre au Brésil (MST) et de la mise en récit de leurs actions collectives, nous soutiendrons qu'une distinction entre les facettes instrumentale et expressive de ces actions permet de concevoir la plèbe comme matérialisation de l'impossibilité de la distribution des parts. Sans contenu directement objectivable pouvant prendre la forme d'une demande destinée à l'État, l'expression de cette impossibilité prend la forme de l'action directe comme absence de toute médiation – y compris de celle du «tribun plébéien».
Ce colloque s’articule autour du concept de « plèbe », permettant d’aborder des groupes subalternes qui, par la nature hétérogène des individus qui les composent, peuvent difficilement être catalogués d’emblée comme des « classes » ou des « ethnies », ou sous n’importe quelle autre catégorie collective postulant son unicité. Ce spectre va des mouvements sociaux « plébéiens-indigènes » boliviens et péruviens au pentecôtisme haïtien ou brésilien, en passant par les « caracoles » néo-zapatistes. Outre sa composition hétéroclite, on peut identifier la « plèbe » par cinq autres traits : sa constitution politique autour d’un acte de « sécession », son refus de délégation, son souci d’égalité engendrant un rapport polémique vis-à-vis de ses représentants (« tribuns ») et son potentiel de mobilisation de foules par des actions directes.
La plèbe est l’ensemble des « non-citoyens », c’est-à-dire de ce groupement majoritaire et fort hétérogène de citoyens à qui l’on nie leur droit à la citoyenneté et à la parole publique. C’est paradoxalement cette marginalisation (cette « subalternisation ») qui leur confère initialement une identité définie non pas par ce que l’on est censé « être », mais par ce que l’on n’est pas aux yeux du groupe dominant. Voilà pourquoi cette identité collective, voire multiple, résiste plus que toute autre à être essentialisée, car elle se construit pas à pas par et dans l’action contre l’ordre établi. N’étant ni un groupe monolithique ni encore moins idéologique ou une catégorie sociale, la plèbe est en quelque sorte un excédent de l’ordre social qui peut paradoxalement le paralyser.
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