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Stéphane Roy-Desrosiers
Les écrits aphoristiques de Friedrich Nietzsche (1844-1900) posent une évidente difficulté. Celle-ci n'a pas échappé au philosophe qui a recommandé à ses lecteurs, en 1887 dans sa préface à Zur Genealogie der Moral, qu'ils pratiquent en lisant ses aphorismes un « art de l'interprétation [Kunst der Auslegung] » [KSA, V, p. 255, § 8.]. Malheureusement, Nietzsche ne nous dit pas précisément en quoi consiste une telle lecture. Il s'ensuit que nous viserons d'abord à cerner les raisons qui auraient pu motiver ce dernier à s'exprimer en aphorismes. Ensuite, ayant souligné l'importance de cette forme d'expression pour toutes tentatives, en qualité d'« art de l'interprétation », visant à déchiffrer sa pensée, nous proposerons une perspective de lecture qui n'oublie pas mais revalorise plutôt la forme aphoristique de ses écrits. Une part importante de notre propos portera notamment sur la nature synthétique de certaines interprétations de sa philosophie, menées dans une perspective de lecture thématico-synthétique et trans-aphoristique, qui marginalisent à bien des égards la particularité et l'autonomie des formes d'expression – à savoir l'aphorisme, mais aussi la maxime et la sentence – au moyen desquels Nietzsche s'exprime.
Nous nous souvenons tous de cette phrase assassine qui clôturait les Thèses sur Feuerbach de Marx et Engels : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer. » Loin d’en entériner d’emblée le constat, la Société de Philosophie du Québec (SPQ) voudrait plutôt, pour son Congrès 2013, convier les philosophes de tous horizons à réfléchir et échanger sur la manière dont la philosophie a, de tous temps, compris son efficace sur le monde. Que le moteur de l’acte de philosopher soit de transformer celui qui en est l’auteur, celui à qui il s’adresse ou encore l’objet qu’il se donne, on ne saurait douter que la philosophie même lorsqu’elle interprète le monde, cherche toujours à le transformer, lui ou ses habitants. À moins, bien sûr, que la philosophie ne soit que le reflet des changements qui s’opèrent dans le monde dont elle est issue…
S’agit-il, comme dans le cas des tentatives qui visent à définir la « vie bonne », de fournir les conditions de possibilité d’une maîtrise ou d’une production de soi, alors la philosophie se donne comme remède, hygiène, exercice ou démarche créatrice. Pour les philosophies qui prennent pour objet les pratiques sociales et les normes sur lesquelles elles s’articulent, c’est leur propre teneur théorique qui prend valeur de praxis dans un effort pour « changer la façon commune de penser » (Denis Diderot). Ainsi, qu’elle demeure purement critique ou qu’elle se donne pour fondatrice de normes nouvelles, la philosophie, toujours, cherche à atteindre les institutions qui fabriquent le sujet ou qui structurent ses relations au monde ou aux autres et d’en ébranler la légitimité.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles.
Thème du colloque :