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Membre a labase
Zoli Filotas
Dans la Rhétorique, Aristote distingue trois sortes de « preuves » ou « modes de persuasion »: on peut persuader, dit-il, non seulement avec l'argument même, mais aussi avec les
émotions de l'auditeur et avec des preuves qui « sont dans le caractère de l'orateur ». Je m'intéresserai aux aspects politiques et éthiques de cette dernière sorte de persuasion. Que ce passe-t-il au niveau psychologique et épistémique lorsqu'un auditeur est persuadé non par le contenu d'un discours, le logos même, mais par le caractère de l'orateur? Est-ce que l'auditeur peut faire preuve de rationalité quand il est ainsi persuadé? La psychologie morale d'Aristote fourni une solution précise. La persuasion par le caractère est un exemple d'un phénomène sur lequel Aristote insiste à plusieurs reprises dans le livre 3 de l'Éthique à Nicomaque: le raisonnement pratique, et surtout la délibération, peut être (pour ainsi dire) partagé par les âmes de plusieurs personnes. On trouve dans la Métaphsyique un exemple très important d'une telle relation psychique: l'ἀρχή. Celui-ci (dans le sens du pouvoir pratique et politique) entend la chose dont la décision cause des mouvements et des changements (1013a10-11). Je proposerai que lorsqu'une personne persuade une autre avec son caractère, sa capacité délibérative se joint avec l'âme de l'auditeur, qui reçoit alors la décision de l'autre. Le jugement collectif est ainsi rationnel, même si l'auditeur n'exerce pas pleinement ses propres capacités rationnelles.
Nous nous souvenons tous de cette phrase assassine qui clôturait les Thèses sur Feuerbach de Marx et Engels : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer. » Loin d’en entériner d’emblée le constat, la Société de Philosophie du Québec (SPQ) voudrait plutôt, pour son Congrès 2013, convier les philosophes de tous horizons à réfléchir et échanger sur la manière dont la philosophie a, de tous temps, compris son efficace sur le monde. Que le moteur de l’acte de philosopher soit de transformer celui qui en est l’auteur, celui à qui il s’adresse ou encore l’objet qu’il se donne, on ne saurait douter que la philosophie même lorsqu’elle interprète le monde, cherche toujours à le transformer, lui ou ses habitants. À moins, bien sûr, que la philosophie ne soit que le reflet des changements qui s’opèrent dans le monde dont elle est issue…
S’agit-il, comme dans le cas des tentatives qui visent à définir la « vie bonne », de fournir les conditions de possibilité d’une maîtrise ou d’une production de soi, alors la philosophie se donne comme remède, hygiène, exercice ou démarche créatrice. Pour les philosophies qui prennent pour objet les pratiques sociales et les normes sur lesquelles elles s’articulent, c’est leur propre teneur théorique qui prend valeur de praxis dans un effort pour « changer la façon commune de penser » (Denis Diderot). Ainsi, qu’elle demeure purement critique ou qu’elle se donne pour fondatrice de normes nouvelles, la philosophie, toujours, cherche à atteindre les institutions qui fabriquent le sujet ou qui structurent ses relations au monde ou aux autres et d’en ébranler la légitimité.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles.