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Olivier Perreault-Bouffard : Université Laval
Une des techniques de la philosophie est de poser un idéal humain pour ensuite s'engager dans une forme de pratique concrète visant à atteindre cet idéal. Envisagée de cette façon, la philosophie devient une sorte d'entreprise à poser des modèles humains qu'un lecteur peut chercher à accomplir pour soi-même. La théorie qui propose de tels idéaux est un des moyens qu'ont les philosophies de se communiquer, sous forme d'œuvres écrites par exemple, et sa valeur ne se mesure qu'en tant qu'elle sert la voie que nous définirons comme pratique.
Ainsi, il ne s'agira pas dans cette conférence de prouver que les philosophes auraient effectivement procédé selon cette méthode, ce qui nous ferait tomber dans une méthode historique qui, bien qu'intéressante, nous éloignerait de notre chemin concret, mais plutôt de nous inspirer de leurs idéaux pour pouvoir en jouer en les comparant et en les évaluant. Car ces modèles, bien qu'ils se ressemblent par leur ancrage dans une vie humaine concrète, restent tout de même distincts et autosuffisants, c'est-à-dire qu'il subsiste toujours après l'analyse de chacun une différence essentielle. Ce contexte posé, il s'agira de comprendre pourquoi la fiction est essentielle au processus d'accomplissement de soi du sage. N'avons-nous pas une idée de l'essence de l'homme à laquelle nous aurions directement accès pour en déduire notre meilleure nature ? Sommes-nous à ce point perdus que la fiction reste notre seule voie pour le salut ?
Nous nous souvenons tous de cette phrase assassine qui clôturait les Thèses sur Feuerbach de Marx et Engels : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer. » Loin d’en entériner d’emblée le constat, la Société de Philosophie du Québec (SPQ) voudrait plutôt, pour son Congrès 2013, convier les philosophes de tous horizons à réfléchir et échanger sur la manière dont la philosophie a, de tous temps, compris son efficace sur le monde. Que le moteur de l’acte de philosopher soit de transformer celui qui en est l’auteur, celui à qui il s’adresse ou encore l’objet qu’il se donne, on ne saurait douter que la philosophie même lorsqu’elle interprète le monde, cherche toujours à le transformer, lui ou ses habitants. À moins, bien sûr, que la philosophie ne soit que le reflet des changements qui s’opèrent dans le monde dont elle est issue…
S’agit-il, comme dans le cas des tentatives qui visent à définir la « vie bonne », de fournir les conditions de possibilité d’une maîtrise ou d’une production de soi, alors la philosophie se donne comme remède, hygiène, exercice ou démarche créatrice. Pour les philosophies qui prennent pour objet les pratiques sociales et les normes sur lesquelles elles s’articulent, c’est leur propre teneur théorique qui prend valeur de praxis dans un effort pour « changer la façon commune de penser » (Denis Diderot). Ainsi, qu’elle demeure purement critique ou qu’elle se donne pour fondatrice de normes nouvelles, la philosophie, toujours, cherche à atteindre les institutions qui fabriquent le sujet ou qui structurent ses relations au monde ou aux autres et d’en ébranler la légitimité.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles.