Veuillez choisir le dossier dans lequel vous souhaitez ajouter ce contenu :
Membre a labase
Ugo Gilbert Tremblay : Université de Montréal
Ainsi ce colloque serait-il placé sous le signe de l'adisciplinarité. Le geste n'est pas banal. À son fondement se discerne un irrépressible besoin de décloisonnement. Il faudrait faire tomber les murs. Retrouver l'indistinction des origines. S'arracher au poids funeste des frontières. Le mot d'ordre pourrait être : libérons les flux du discours, par-delà les obsessions/fixations qui le sédimentent. Il faudrait en quelque sorte élire domicile dans la conjonction, s'arrêter un instant à ce qui passe, à ce qui se passe, dans le et (Deleuze), dans l'interstice a priori sibyllin qui se creuse, tout particulièrement, entre fiction et philosophie. Mais que signifie au juste ce désir d'entre-deux ? Je travaillerai pour ma part à mettre au jour la rupture que représente un tel geste par rapport à la tradition instituée par Platon. Ce dernier posait des digues ; il calfeutrait les fuites du discours à la façon d'un plombier ; il solidifiait les jointures de manière à les rendre hermétiques (poésie | sophistique | philosophie). La philosophie est née, ni plus ni moins, d'un tel désir d'étanchéité. Dès l'aurore de son surgissement, sa fonction première et pour ainsi dire inavouable a consisté à discipliner les disciplines. Or se pourrait-il qu'alors que nous déclarons aujourd'hui vouloir « sortir » de l'ordre du discours, ce soit plutôt à certaines exigences de la philosophie elle-même que nous souhaitons échapper ?
Nous nous souvenons tous de cette phrase assassine qui clôturait les Thèses sur Feuerbach de Marx et Engels : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer. » Loin d’en entériner d’emblée le constat, la Société de Philosophie du Québec (SPQ) voudrait plutôt, pour son Congrès 2013, convier les philosophes de tous horizons à réfléchir et échanger sur la manière dont la philosophie a, de tous temps, compris son efficace sur le monde. Que le moteur de l’acte de philosopher soit de transformer celui qui en est l’auteur, celui à qui il s’adresse ou encore l’objet qu’il se donne, on ne saurait douter que la philosophie même lorsqu’elle interprète le monde, cherche toujours à le transformer, lui ou ses habitants. À moins, bien sûr, que la philosophie ne soit que le reflet des changements qui s’opèrent dans le monde dont elle est issue…
S’agit-il, comme dans le cas des tentatives qui visent à définir la « vie bonne », de fournir les conditions de possibilité d’une maîtrise ou d’une production de soi, alors la philosophie se donne comme remède, hygiène, exercice ou démarche créatrice. Pour les philosophies qui prennent pour objet les pratiques sociales et les normes sur lesquelles elles s’articulent, c’est leur propre teneur théorique qui prend valeur de praxis dans un effort pour « changer la façon commune de penser » (Denis Diderot). Ainsi, qu’elle demeure purement critique ou qu’elle se donne pour fondatrice de normes nouvelles, la philosophie, toujours, cherche à atteindre les institutions qui fabriquent le sujet ou qui structurent ses relations au monde ou aux autres et d’en ébranler la légitimité.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles.