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Si la valeur des approches disciplinaires et des théories à grande portée n'est plus à prouver, celle des approches métissées ou interdisciplinaires, comme on les désigne souvent, sont encore mises en doute dans certains cercles académiques. En effet, éclectisme, bricolage théorique, pluralité interprétative, recherche empirique ou qualitative et approche inductive sont souvent des expressions à connotation péjorative, sous-tendant des recherches qui s'en réclament qu'il s'agit de formes non seulement moins « scientifiques » de faire de la recherche, mais aussi moins « nobles » de faire de la science. Je soutiens pour ma part que ces approches métissées constituent au contraire un lieu particulièrement fécond pour penser les problèmes, nombreux et complexes, de nos sociétés modernes avancées. Dans cette communication, je tenterai de circonscrire et de qualifier ce lieu, situé à la croisée de la sociologie et de la philosophie, ainsi que ses implications épistémologiques et méthodologiques pour la philosophie qui, dans cette perspective – et sans récuser son identité - « devient, ou redevient […] méthode, recherche, construction et résolution de problèmes » (Karsenti, 2004, p.320).
Nous nous souvenons tous de cette phrase assassine qui clôturait les Thèses sur Feuerbach de Marx et Engels : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer. » Loin d’en entériner d’emblée le constat, la Société de Philosophie du Québec (SPQ) voudrait plutôt, pour son Congrès 2013, convier les philosophes de tous horizons à réfléchir et échanger sur la manière dont la philosophie a, de tous temps, compris son efficace sur le monde. Que le moteur de l’acte de philosopher soit de transformer celui qui en est l’auteur, celui à qui il s’adresse ou encore l’objet qu’il se donne, on ne saurait douter que la philosophie même lorsqu’elle interprète le monde, cherche toujours à le transformer, lui ou ses habitants. À moins, bien sûr, que la philosophie ne soit que le reflet des changements qui s’opèrent dans le monde dont elle est issue…
S’agit-il, comme dans le cas des tentatives qui visent à définir la « vie bonne », de fournir les conditions de possibilité d’une maîtrise ou d’une production de soi, alors la philosophie se donne comme remède, hygiène, exercice ou démarche créatrice. Pour les philosophies qui prennent pour objet les pratiques sociales et les normes sur lesquelles elles s’articulent, c’est leur propre teneur théorique qui prend valeur de praxis dans un effort pour « changer la façon commune de penser » (Denis Diderot). Ainsi, qu’elle demeure purement critique ou qu’elle se donne pour fondatrice de normes nouvelles, la philosophie, toujours, cherche à atteindre les institutions qui fabriquent le sujet ou qui structurent ses relations au monde ou aux autres et d’en ébranler la légitimité.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles.