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Patrick Turmel : Université Laval
Le constructivisme en méta-éthique est souvent présenté comme une troisième voie face à l'alternative réductrice entre un réalisme moral qui doit postuler l'existence de propriétés métaphysiques difficilement conciliables avec le monde naturel et un antiréalisme qui rend bien compte de sa force motivationnelle ou de ce que l'on appelle parfois l'exigence pratique de la morale, mais au prix de son objectivité. Le constructivisme se présente ainsi comme une position antiréaliste, qui reconnaît tout de même une objectivité aux valeurs ou aux normes. À première vue, le constructivisme humien de Street n'échappe pas à cette caractérisation. Il s'agit d'une théorie antiréaliste et elle cherche à préserver l'objectivité des jugements normatifs, bien qu'elle reconnaisse qu'il s'agit d'une objectivité qui n'est pas aussi robuste que celle qu'ont en tête les réalistes. C'est que, pour elle, la vérité d'un jugement normatif pour un individu donné est entièrement déterminée par l'ensemble des autres jugements normatifs de cet individu. Cet élément est doublement problématique du point de vue de l'objectivité. D'une part, une telle définition de la vérité semble la rapprocher d'un subjectivisme éthique, où un jugement normatif est vrai pour moi. D'autre part, sa caractérisation des jugements normatifs l'amène à présenter une théorie sémantique qui la rapproche de façon importante de l'expressivisme, que l'on dénonce aussi pour son incapacité à rendre compte de l'objectivité des jugements normatifs.
Nous nous souvenons tous de cette phrase assassine qui clôturait les Thèses sur Feuerbach de Marx et Engels : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer. » Loin d’en entériner d’emblée le constat, la Société de Philosophie du Québec (SPQ) voudrait plutôt, pour son Congrès 2013, convier les philosophes de tous horizons à réfléchir et échanger sur la manière dont la philosophie a, de tous temps, compris son efficace sur le monde. Que le moteur de l’acte de philosopher soit de transformer celui qui en est l’auteur, celui à qui il s’adresse ou encore l’objet qu’il se donne, on ne saurait douter que la philosophie même lorsqu’elle interprète le monde, cherche toujours à le transformer, lui ou ses habitants. À moins, bien sûr, que la philosophie ne soit que le reflet des changements qui s’opèrent dans le monde dont elle est issue…
S’agit-il, comme dans le cas des tentatives qui visent à définir la « vie bonne », de fournir les conditions de possibilité d’une maîtrise ou d’une production de soi, alors la philosophie se donne comme remède, hygiène, exercice ou démarche créatrice. Pour les philosophies qui prennent pour objet les pratiques sociales et les normes sur lesquelles elles s’articulent, c’est leur propre teneur théorique qui prend valeur de praxis dans un effort pour « changer la façon commune de penser » (Denis Diderot). Ainsi, qu’elle demeure purement critique ou qu’elle se donne pour fondatrice de normes nouvelles, la philosophie, toujours, cherche à atteindre les institutions qui fabriquent le sujet ou qui structurent ses relations au monde ou aux autres et d’en ébranler la légitimité.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles.