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Alain Létourneau : Université de Sherbrooke
Une approche descriptive et compréhensive de types sciences humaines sur des questions d'éthique vise une prise en compte explicite de la vie éthico-morale des organisations, groupements, ensembles d'humains en interaction. On aurait ici une forme d'expertise particulière, qui porterait sur les tensions normatives ou axiologiques, qu'on pourrait documenter et comprendre. Bien sûr, des postures différentes sont possibles, notamment celle de l'intellectuel engagé : un discours articulé exprime un écart concret devant une requête normative, ce qui permet de requérir une transformation de la situation, dans un engagement articulé et public. Or l'expérience humaine se déploie dans une pluralité de formes normatives, des valeurs en passant par les règles, lesquelles ont toujours aussi à voir avec des états de fait, des situations. Chez des acteurs situés dans des réseaux complexes qui sont souvent à caractère multi-niveaux, une réflexion et une pratique de l'inter-régulation est peut être préférable à une quête foncièrement auto-régulatoire, qui tente le plus souvent d'actualiser l'autonomie du point de vue d'un seul des groupes en présence. Prendre en compte les tensions normatives suppose peut être de dépasser également les recours à un unique principe. On tentera de montrer comment une telle perspective permet d'éclairer la tension entre statut d'intellectuel et statut d'expert dans les discours et les pratiques de personnes se réclamant d'une réflexion éthique.
Nous nous souvenons tous de cette phrase assassine qui clôturait les Thèses sur Feuerbach de Marx et Engels : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer. » Loin d’en entériner d’emblée le constat, la Société de Philosophie du Québec (SPQ) voudrait plutôt, pour son Congrès 2013, convier les philosophes de tous horizons à réfléchir et échanger sur la manière dont la philosophie a, de tous temps, compris son efficace sur le monde. Que le moteur de l’acte de philosopher soit de transformer celui qui en est l’auteur, celui à qui il s’adresse ou encore l’objet qu’il se donne, on ne saurait douter que la philosophie même lorsqu’elle interprète le monde, cherche toujours à le transformer, lui ou ses habitants. À moins, bien sûr, que la philosophie ne soit que le reflet des changements qui s’opèrent dans le monde dont elle est issue…
S’agit-il, comme dans le cas des tentatives qui visent à définir la « vie bonne », de fournir les conditions de possibilité d’une maîtrise ou d’une production de soi, alors la philosophie se donne comme remède, hygiène, exercice ou démarche créatrice. Pour les philosophies qui prennent pour objet les pratiques sociales et les normes sur lesquelles elles s’articulent, c’est leur propre teneur théorique qui prend valeur de praxis dans un effort pour « changer la façon commune de penser » (Denis Diderot). Ainsi, qu’elle demeure purement critique ou qu’elle se donne pour fondatrice de normes nouvelles, la philosophie, toujours, cherche à atteindre les institutions qui fabriquent le sujet ou qui structurent ses relations au monde ou aux autres et d’en ébranler la légitimité.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles.
Thème du colloque :