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Eléonore Hamaide-Jager : Université d'Artois
En 1996, lorsqu'il fait paraître son roman No Pasaran le jeu, Christian Lehmann ancre son propos dans l'univers du jeu vidéo qu'il connaît bien. En 2000, un documentaire du centre de documentation pédagogique met en image l'intrigue du roman sous la forme d'une enquête, et l'auteur du livre intervient ponctuellement, dans les décors du film, pour mettre en perspective certains aspects de son texte et éclairer des passages volontairement ambigus du texte. En 2005, Andreas, le retour paraît et en 2012, sortent simultanément le dernier volume de la trilogie et l'adaptation en bande dessinée de la première partie du premier volume, laquelle incorpore néanmoins des éléments qui n'apparaissent que dans les deux derniers tomes.
J'aimerais montrer dans quelle mesure la lecture du public adolescent se complexifie à mesure que les supports diversifient les points de vue et la structure du roman premier mais aussi combien de cette manière les spécificités des genres littéraires peuvent aussi être mieux saisies par le jeune lecteur, en particulier la condensation nécessaire de certains épisodes dans la bande dessinée ou les passages descriptifs du roman. Si la multiplicité des supports est réellement facilitatrice de sens pour les élèves, notamment dans l'appréhension complexe des conflits du XXe siècle, la lecture d'une œuvre transfictionnelle (Saint Gelais, 2012) demande, paradoxalement peut-être, une appropriation générique que le passage par l'écriture favorisera.
L'expansion prodigieuse de la communication médiatique contemporaine, qui mobilise en simultanée plusieurs modes, langages et médias à partir de supports variés, a donné naissance à une véritable culture multimodale qui bouleverse la pédagogie « classique » (Buckingham, 2003; Gray et al., 2010). Donnat (1998) parle d’hybridation de la culture cultivée, c’est-à-dire de sa mutation au contact de la « culture des écrans ». Ainsi, les médias de masse, a fortiori ceux dits numériques, sont devenus une source incontournable par laquelle les jeunes se renseignent sur leur univers, développent des attitudes, des représentations et des croyances, et se forgent une identité (Chung 2007). Un bon lecteur contemporain doit ainsi posséder les clés de plusieurs modes sémiotiques s’exprimant sur des supports toujours plus originaux, interactifs, diversifiés et, conséquemment, complexes (Stafford, 2011). Dans ce contexte, l’éducation des jeunes à la lecture et la production de textes littéraires sur des supports variés semble s’imposer dans une perspective manifeste de reconfiguration des pratiques d’enseignement de la littérature. Déjà, en France, l'étude conjointe du roman et du film est recommandée au collège afin de comparer les modes d'expression respectifs de ces deux formes artistiques. La Belgique prévoit aussi dans ses programmes la comparaison de romans à leur adaptation en bande dessinée ou au cinéma, de manière à découvrir les spécificités de chaque système narratif. Au Québec, dans le programme de français du secondaire, le film est abordé, à l’instar de la bande dessinée, comme une œuvre complémentaire au texte littéraire qui permet de se constituer des repères culturels.
L’un des principaux enjeux de ce colloque vise à définir et à consolider, dans une perspective didactique, les spécificités et les objectifs de la rencontre désormais inévitable entre la littérature et les pratiques culturelles des élèves autour d’œuvres multimodales.