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Frédéric Côté-Boudreau : Université de Montréal
À force d'insister sur la capacité de souffrir, les principales théories d'éthique animale ont laissé peu d'espace théorique pour concevoir les animaux non humains comme des êtres actifs dont les choix seraient dignes de considération morale — en un mot, comme des êtres autonomes. Ce manquement s'explique par le fait que le concept d'autonomie est généralement employé en tant qu'autodétermination, en tant que révision réflexive (ou de second ordre) de nos préférences et conceptions du bien. Or, cette conception classique de l'autonomie, héritière du kantisme, se voit de plus en plus critiquée, entre autres par des théories féministes. Pour ma part, je soumettrai que l'une des grandes difficultés de cette conception est de ne pas s'être distinguée de l'agentivité morale. Alors que cette dernière concerne les choix par rapport aux autres, l'autonomie concernerait plutôt le fait de faire des choix par rapport à soi-même. Mais alors, exiger que l'autonomie soit rationnelle serait un jugement perfectionniste, voire paternaliste, ce qui est pourtant contraire au libéralisme et à l'idée même d'autonomie. Qu'importe si un choix est fait de manière intuitive, impulsive, instinctive, du moment que ce choix importe aux yeux de l'agent? Une conception de l'autonomie en tant que capacité à s'occuper de son bien-être permettrait alors que les choix d'agents non rationnels et non moraux, comme les animaux non humains, puissent être dignes de considération morale.
Nous nous souvenons tous de cette phrase assassine qui clôturait les Thèses sur Feuerbach de Marx et Engels : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer. » Loin d’en entériner d’emblée le constat, la Société de Philosophie du Québec (SPQ) voudrait plutôt, pour son Congrès 2013, convier les philosophes de tous horizons à réfléchir et échanger sur la manière dont la philosophie a, de tous temps, compris son efficace sur le monde. Que le moteur de l’acte de philosopher soit de transformer celui qui en est l’auteur, celui à qui il s’adresse ou encore l’objet qu’il se donne, on ne saurait douter que la philosophie même lorsqu’elle interprète le monde, cherche toujours à le transformer, lui ou ses habitants. À moins, bien sûr, que la philosophie ne soit que le reflet des changements qui s’opèrent dans le monde dont elle est issue…
S’agit-il, comme dans le cas des tentatives qui visent à définir la « vie bonne », de fournir les conditions de possibilité d’une maîtrise ou d’une production de soi, alors la philosophie se donne comme remède, hygiène, exercice ou démarche créatrice. Pour les philosophies qui prennent pour objet les pratiques sociales et les normes sur lesquelles elles s’articulent, c’est leur propre teneur théorique qui prend valeur de praxis dans un effort pour « changer la façon commune de penser » (Denis Diderot). Ainsi, qu’elle demeure purement critique ou qu’elle se donne pour fondatrice de normes nouvelles, la philosophie, toujours, cherche à atteindre les institutions qui fabriquent le sujet ou qui structurent ses relations au monde ou aux autres et d’en ébranler la légitimité.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles.