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Michel Racine : Université Laval
Participation et observation exigent de l'ethnographe une vigilance impliquant de poser des actions situées en milieu observé. L'ethnographe actant peut alors adopter une position se polarisant entre deux extrêmes. Celle de l'espion, qui certes informe le milieu sur le but de sa recherche, mais qui, en action, ruse de retenue pour faire oublier ses visées scientifiques et ainsi ne pas affecter le milieu. L'autre extrême est de se faire ami : les visées des acteurs et de l'observateur participant se « révèlent » alors en cours d'action, à cœur ouvert. Peu importe la position prise, l'ethnographe vise une finalité utilitaire, celle de diffuser une connaissance rigoureuse du milieu; souvent peu d'acteurs se voient concernés par cette visée.
Nous proposons une position mitoyenne : la neutralité observante, qui ne cherche ni à se cacher, ni à s'étaler. Elle contient l'idée de refus de parti pris dans du milieu étudié, la participation de l'ethnographe se voulant explication de l'action observée. S'y trouve aussi l'idée de respect, au sens premier d'observation. Respect qui mène à se conformer (au besoin temporairement) aux actions du milieu, à une fin d'expérimentation sur soi. Un processus réflexif permettra de rendre compte ensuite avec rigueur de l'action du milieu. L'adoption de cette position exige une vigilance disciplinée.
Nous illustrerons notre propos par l'exposé des aspects pertinents d'une ethnographie réalisée dans le milieu du développement économique au Québec.
L’ethnographie est une démarche d’enquête au service d’une multiplicité de disciplines. Elle ne se réduit pas à un ensemble de techniques et d’instruments, mais renvoie à une démarche globale qui rend cohérent un travail de terrain, un questionnement de recherche progressif et la production de connaissances (Pepin, 2011). L’ethnographie a fait ses preuves sur de nombreux terrains, où elle a permis de produire des résultats stimulants et de renouveler interprétations et théorisations. Nonobstant les vertus qu’on lui reconnaît, les chercheur(e)s s’investissent peu dans ce type de démarche, exception faite de certains domaines dont l’anthropologie. Sans doute les freins à un investissement plus important dans cette pratique d’enquête sont-ils liés à ses exigences, parmi lesquelles la présence prolongée sur le terrain est probablement la plus difficile à négocier. Par ailleurs, la démarche ethnographique appelle également une vigilance forte. En effet, elle ne peut être réduite à un modèle à mettre en œuvre ou à un ensemble de normes codifiées à appliquer : elle suppose de « coller » aux aspérités du terrain, à sa singularité et à ses contingences. La démarche doit être construite dans les interactions entre le chercheur et son terrain, par tâtonnements successifs et abandons de pistes, en réaction aux découvertes, surprises, imprévus et obstacles qui marquent le travail ethnographique (Demazière, Horn et Zune, 2011).
Ce colloque sera l’occasion d’ouvrir le débat sur cette pratique d’enquête, sous l’angle de la vigilance ethnographique. Cette question est en général escamotée dans les publications, qui sont prioritairement tournées vers l’appréhension des mondes sociaux. En proposant une démarche inverse, nous entendons non seulement réfléchir aux aspects les plus problématiques de l’enquête, mais aussi améliorer notre compréhension des « épreuves ethnographiques » (Fassin et Bensa, 2008). Les contributions s’appuieront sur des récits d’enquêtes ethnographiques, mettant en évidence la façon dont s’est construite la démarche et la justification des choix effectués pour la faire progresser. Car la vigilance ethnographique engage la capacité du chercheur à argumenter ses choix vis-à-vis de la communauté scientifique, et donc à décrire sa pratique d’enquête de manière critique et réflexive (Bizeul, 1998). Les récits d’enquête argumentés qui sont attendus éclaireront la relation d’enquête, c’est-à-dire les façons par lesquelles le chercheur s’est ajusté aux « incidents de terrain » (Malinowski, 1963) qui ont surgi pendant la démarche, ainsi que les influences réciproques qui l’ont lié aux personnes concernées par l’investigation. En somme, il ne s’agit pas de faire un compte rendu à prétention exhaustive de la démarche ethnographique, mais plutôt de tirer profit de certains événements ou particularités du terrain, surprises ou zones d’incertitude, pour mettre en évidence la manière dont s’exerce la vigilance ethnographique.
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