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Pascal LIEVRE : Université Clermont Auvergne
Nous rendons compte d'une posture d'ethnographie organisationnelle que nous avons développée depuis plusieurs années dans le cadre d'une investigation des projets dans des environnements extrêmes, tels que les expéditions polaires. Nous étudions la « vie organisationnelle telle qu'elle se déploie » au sens de Weick. Ainsi, d'une part, nous articulons le registre de l'individuel et celui du collectif et, d'autre part, nous abordons les expériences individuelles et collectives dans des situations particulières. L'observatoire construit le cas étudié à partir des informations recueillies par deux chercheurs engagés dans l'expédition, chacun recueillant des données dans une perspective spécifique. Le journal de bord multimédia est rempli par un chercheur dans une posture de participation observante, en s'appuyant sur les traces de l'activité issues de documents papier ou vidéo recueillis régulièrement tout au long du projet. Ces traces sont ensuite mise en forme pour produire un « récit » de cette action collective. Dans une posture d'observation participante, le deuxième chercheur construit un dispositif pour objectiver les pratiques individuelles à des moments particuliers. Cette objectivation repose sur deux vidéos de la situation, l'une d'un point de vue extérieur, l'autre d'un point de vue « subjectif » en mobilisant une technique d'auto-confrontation. Nous qualifions cette posture d'ethnographie organisationnelle de « constructiviste » et d'orientée « pratique ».
L’ethnographie est une démarche d’enquête au service d’une multiplicité de disciplines. Elle ne se réduit pas à un ensemble de techniques et d’instruments, mais renvoie à une démarche globale qui rend cohérent un travail de terrain, un questionnement de recherche progressif et la production de connaissances (Pepin, 2011). L’ethnographie a fait ses preuves sur de nombreux terrains, où elle a permis de produire des résultats stimulants et de renouveler interprétations et théorisations. Nonobstant les vertus qu’on lui reconnaît, les chercheur(e)s s’investissent peu dans ce type de démarche, exception faite de certains domaines dont l’anthropologie. Sans doute les freins à un investissement plus important dans cette pratique d’enquête sont-ils liés à ses exigences, parmi lesquelles la présence prolongée sur le terrain est probablement la plus difficile à négocier. Par ailleurs, la démarche ethnographique appelle également une vigilance forte. En effet, elle ne peut être réduite à un modèle à mettre en œuvre ou à un ensemble de normes codifiées à appliquer : elle suppose de « coller » aux aspérités du terrain, à sa singularité et à ses contingences. La démarche doit être construite dans les interactions entre le chercheur et son terrain, par tâtonnements successifs et abandons de pistes, en réaction aux découvertes, surprises, imprévus et obstacles qui marquent le travail ethnographique (Demazière, Horn et Zune, 2011).
Ce colloque sera l’occasion d’ouvrir le débat sur cette pratique d’enquête, sous l’angle de la vigilance ethnographique. Cette question est en général escamotée dans les publications, qui sont prioritairement tournées vers l’appréhension des mondes sociaux. En proposant une démarche inverse, nous entendons non seulement réfléchir aux aspects les plus problématiques de l’enquête, mais aussi améliorer notre compréhension des « épreuves ethnographiques » (Fassin et Bensa, 2008). Les contributions s’appuieront sur des récits d’enquêtes ethnographiques, mettant en évidence la façon dont s’est construite la démarche et la justification des choix effectués pour la faire progresser. Car la vigilance ethnographique engage la capacité du chercheur à argumenter ses choix vis-à-vis de la communauté scientifique, et donc à décrire sa pratique d’enquête de manière critique et réflexive (Bizeul, 1998). Les récits d’enquête argumentés qui sont attendus éclaireront la relation d’enquête, c’est-à-dire les façons par lesquelles le chercheur s’est ajusté aux « incidents de terrain » (Malinowski, 1963) qui ont surgi pendant la démarche, ainsi que les influences réciproques qui l’ont lié aux personnes concernées par l’investigation. En somme, il ne s’agit pas de faire un compte rendu à prétention exhaustive de la démarche ethnographique, mais plutôt de tirer profit de certains événements ou particularités du terrain, surprises ou zones d’incertitude, pour mettre en évidence la manière dont s’exerce la vigilance ethnographique.
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