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Marie-Pierre Gadoua : Université McGill
La Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR) a pour mandat de faire la lumière sur le passé des pensionnats autochtones, et ce à travers les expériences des anciens élèves, de leurs familles, des dirigeants et employés des écoles et toute personne touchée par le système des pensionnats et ses répercussions. Lors des rassemblements nationaux et régionaux de la CVR, nous avons observé les processus par lesquels les témoins se remémorent et racontent leurs expériences relatives aux pensionnats. La CVR donne lieu à une production de témoignages exclusifs promouvant les thèmes de la souffrance, la résilience et la guérison des victimes. Ces formes narratives distinctes sont façonnées à travers des vecteurs matériels précis, tels l'appel aux témoignages artistiques ainsi que les objets cérémoniels et les expositions présentés lors des rassemblements de la CVR. Nous avançons que ces modèles de témoignage et leurs expressions matérielles répondent en fait à une nouvelle catégorie d'appartenance chez les autochtones du Canada : celui de Survivant(e) des pensionnats. Cette forme d'essentialisation des témoignages nous amène à nous questionner sur les capacités de la CVR à dévoiler effectivement la diversité des dynamiques des pensionnats, les raisons de leur établissement, les causes de la corruption de leurs objectifs et les caractéristiques communes qu'ils pourraient avoir avec d'autres formes durables et continues d'abus de pouvoir institutionnel.
Depuis les années 1980-1990, s’observe un tournant quant à l’institutionnalisation des mémoires du passé énoncées au présent. Bien que les dispositifs visant la restitution mémorielle et la reconnaissance d'injustices historiques varient, il est courant d'observer les processus d’éclaircissement de la vérité ou les politiques de réparation des torts subis faire directement appel aux témoignages publics des survivants, de leurs proches ou de leurs descendants. Ces processus et ces politiques mobilisent alors différentes traces mnémoniques afin de faire parler des récits qui ont le plus souvent été « invisibilisés » par l’histoire nationale officielle. Or ces mémoires entrent parfois en conflit avec les trames fondatrices de l'État ou encore, certains symboles publics institués; c’est pourquoi le travail d’interprétation des supports matériels de mémoire et le processus de traduction de ces représentations méritent une attention particulière. Par exemple, le fait que les traces puissent avoir une durée de vie qui excède celle des survivants, et que les souvenirs puissent être limités, parcellaires, voire indicibles, nous amènent à nous interroger sur le type d’archives qui sont privilégiées dans les contextes politiques de commémoration, de réconciliation et de justice historique afin de « faire mémoire ». Est-il possible de tisser des liens entre la disponibilité des traces à analyser et à commémorer et les stratégies de production de contre-histoires mises de l’avant par les sujets de justice? Dans quelle mesure la matérialité de ces contre-histoires intervient-elle à son tour dans le processus de légitimation de certaines manières « alternatives » d’interpréter les passés de violence ou d’abus? C’est dans cette perspective de réflexions théoriques que ce colloque vise à explorer divers mécanismes performatifs et dispositifs matériels impliquant le travail de représentations des mémoires des injustices passées dans une variété de contextes et de textes.
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