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Vincent Grondin : Université de Montréal
Dans la Psychologie d'un point de vue empirique, Franz Brentano soutient que les états mentaux peuvent être regroupés en trois grandes catégories : les représentations, les jugements et les phénomènes relevant de l'amour et de la haine. Après avoir fait cette remarque, Brentano s'empresse de souligner qu'il donne son sens le plus large à la notion d'amour en disant que nous pouvons dire que nous aimons notre ami ou que nous aimons le vin. Un tel choix stratégique découle directement de la définition générale des états mentaux stipulant que les phénomènes psychiques se distinguent des phénomènes physiques par leur transitivité intrinsèque. Assez curieusement, Brentano mentionne le cas de l'ami et non pas celui de la relation amoureuse. Loin d'être un simple hasard, j'aimerais montrer que ce choix a une importance dans l'économie générale de la théorie de Brentano puisque, justement, la relation amoureuse ne peut pas être appréhendée comme une simple relation intentionnelle comme les autres. En m'appuyant sur les analyses de divers philosophes qui ont tenté de cerner la nature de l'amour, il s'agira de montrer que la relation amoureuse n'est pas une relation comme les autres puisqu'elle renvoie d'abord et avant tout à l'expérience de la séparation. Ce constat me conduira à défendre l'idée que la relation amoureuse, en dépit du nom que nous lui donnons, n'est pas la relation à un objet, mais l'expérience de la séparation, c'est-à-dire l'impossibilité de la relation.
L’amorce de toute philosophie semble être l’expression d’un état de crise. De la crise de la démocratie athénienne sans cesse ressassée par Platon à celle des sciences européennes théorisée par Husserl, de la crise qui ébranle l’autorité des Anciens au moment où la modernité prend un certain essor à la crise de cette modernité même qui s’exprime chez ceux qui proclament l’imminence de son dépassement, chaque fois il semble que l’urgence de philosopher soit l’effet d’une crise qu’on s’efforce de penser et à laquelle il faut réagir.
Tantôt c’est la philosophie elle-même qui se sent en crise et qui cherche à définir les conditions de légitimité de sa pratique – par exemple sous la forme de la critique kantienne; tantôt la philosophie met le monde qui l’entoure en crise parce qu’elle trouve qu’il ne s’interroge pas assez sur son ordre établi – comme dans l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu; tantôt enfin la philosophie s’offre comme réponse à une crise qui sème l’insécurité − on peut alors penser à la philosophie hobbesienne face à la guerre civile qui sévit en Angleterre. La crise, qu’elle soit à l’échelle individuelle, sociale ou qu’elle affecte l’être en son entier, commande l’urgence de philosopher.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles. De quelle crise le besoin exprimé par la société civile pour l’éthique est-il le symptôme? De quels types de crise la philosophie peut-elle être victime? Quels réconforts ou solutions peut-elle offrir lorsque le monde est en crise? Comment peut-elle accompagner les autres disciplines dans les soubresauts de légitimité qu’elles subissent? Les crises n’ont-elles que des aspects négatifs? Comment penser leur utilité? On le voit, ce thème peut être déployé de manière à interpeller tous les champs de la philosophie telle qu’elle se pratique aujourd’hui.