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Thamy AYOUCH
Qu'elles miment ou bouleversent la binarité de genre, les transidentités articulent des hétérotopies des modèles du féminin et du masculin. L'approche psychanalytique vise, elle aussi, dans son fonctionnement, une dimension hétérotopique : elle articule un paradoxal « savoir de l'inconscient », déconstruisant le savoir et ses catégories positives, et ne manque pas de questionner l'institution du genre. La définition des sexes s'avère problématique déjà chez Freud, et reste, par la suite, reliée à la norme à travers un système d'ouverture et de fermeture propre aux hétérotopies. Ce système se rigidifie toutefois dans certaines théorisations psychanalytiques des transidentités, qui les rapprochent de la psychose ou de la perversion, et les inscrivent dans un déni de la différence des sexes, perpétrant ainsi une préoccupante maltraitance clinique, théorique, et idéologique.
L'approche psychanalytique peut-elle alors se départir de ces dogmatismes théoriques et recouvrer sa visée hétérotopique ? Comment accueillir, cliniquement, la créativité hétérotopique des transidentités, y faire écho par une créativité du/de la clinicienne, et une créativité de la théorisation, par delà la normativité sociale, culturelle et politique de la binarité des sexes ? Une psychanalyse hétérotopique n'est-elle pas nécessairement genrisée, gendered, foucaldienne, ouverte aux enjeux sociétaux et aux apports féconds des Gender and Queer Studies?
La créativité dynamise et diversifie les recherches et les pratiques sociales. Elle revêt des enjeux aussi individuels que collectifs. Au plan théorique, elle amène à voir dans quelle mesure la production d’un savoir peut déconstruire les discours dominants dans lesquels les corps et les conduites se forment et se gouvernent. Questionner ainsi les limites du savoir problématise les zones de convergence disciplinaires et permet de créer un contre-discours productif sur la créativité. Au plan éthique, encourager la créativité et aider à dégager des pratiques de subversion corporelle et d’improvisation comporte non seulement des enjeux de décloisonnement disciplinaire et de partage de savoirs expérientiels, mais cet incitatif à défier les catégories normatives et en sortir contribue aussi à changer la dynamique sociétale. Chercher à re-signifier en théorie comme en pratique le pouvoir des normes, à altérer et éviter leur réification ainsi qu’à enjoindre la communauté de recherche à la pratique de la créativité, contribuera à proposer d’autres pratiques de subversion - identitaire, corporelle, morale, etc. -, de re-subjectivation et de personnalisation des styles d’existence. Poser ainsi à nouveaux frais la question de la créativité en recherche et en pratique sera l’occasion de dévoiler d’autres enjeux individuels et collectifs : la redécouverte de l’épistémologie des savoirs situés et l’urgence d’un travail individuel et collectif d’objectivation des biais de théorisation dans la recherche et de généralisation dans la pratique (communautaire, interventionniste, etc.); la convergence de l’éthique et du politique dans les pratiques discursives, les discours dominants et les actes individuels subversifs qui y sont irréductiblement liés; la mobilisation inter-milieux des résultats et expériences de la créativité, dont la diversité expérientielle constitue une réponse individuelle et collective à l’uniformisation et à la fragilisation de la condition humaine. Nous verrons ensemble dans quelle mesure la créativité dans la recherche et la pratique peut doublement aider certaines populations vulnérables.