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Catherine Larrère : Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
L'article de Lynn White Jr sur "les racines historiques de notre crise écologique" a lancé la réflexion philosophique sur la question environnementale. Mais le terme de "crise" convient-il pour caractériser l'état actuel de nos rapports à la nature? Ce terme a été très employé en économie. Il désigne alors une période difficile, mais courte : on parle alors de "résolution de la crise". Aussi parler de crise environnementale est-il apparu, au tournant du XXe et du XXIe siècles, insuffisant : il ne s'agissait pas d'une situation passagère, et il ne fallait pas s'attendre un retour à la normale. Au vocabulaire de la crise, a alors succédé celui de la catastrophe. Mais peut-on continuer à annoncer la catastrophe? Ne vaudrait-il pas mieux envisager que nous sommes dans une période de transition? Le terme d'anthropocène a alors été proposé pour désigner l'époque géologique dans laquelle les hommes joueraient un rôle déterminant, et qui, ouvrirait, elle aussi, à la possibilité d'une transformation catastrophique. À moins que nous ne conservions une possibilité d'action suffisante pour accompagner une transition vers une société mieux accordée à son environnement. Alors, crise, catastrophe, ou transition? Nous envisagerons les différentes façons de caractériser la situation environnementale en nous interrogeant sur le type de rapports à la temporalité qu'elles engagent et sur la radicalité de la mise en cause de la situation actuelle qu'elles impliquent.
L’amorce de toute philosophie semble être l’expression d’un état de crise. De la crise de la démocratie athénienne sans cesse ressassée par Platon à celle des sciences européennes théorisée par Husserl, de la crise qui ébranle l’autorité des Anciens au moment où la modernité prend un certain essor à la crise de cette modernité même qui s’exprime chez ceux qui proclament l’imminence de son dépassement, chaque fois il semble que l’urgence de philosopher soit l’effet d’une crise qu’on s’efforce de penser et à laquelle il faut réagir.
Tantôt c’est la philosophie elle-même qui se sent en crise et qui cherche à définir les conditions de légitimité de sa pratique – par exemple sous la forme de la critique kantienne; tantôt la philosophie met le monde qui l’entoure en crise parce qu’elle trouve qu’il ne s’interroge pas assez sur son ordre établi – comme dans l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu; tantôt enfin la philosophie s’offre comme réponse à une crise qui sème l’insécurité − on peut alors penser à la philosophie hobbesienne face à la guerre civile qui sévit en Angleterre. La crise, qu’elle soit à l’échelle individuelle, sociale ou qu’elle affecte l’être en son entier, commande l’urgence de philosopher.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles. De quelle crise le besoin exprimé par la société civile pour l’éthique est-il le symptôme? De quels types de crise la philosophie peut-elle être victime? Quels réconforts ou solutions peut-elle offrir lorsque le monde est en crise? Comment peut-elle accompagner les autres disciplines dans les soubresauts de légitimité qu’elles subissent? Les crises n’ont-elles que des aspects négatifs? Comment penser leur utilité? On le voit, ce thème peut être déployé de manière à interpeller tous les champs de la philosophie telle qu’elle se pratique aujourd’hui.