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Félix AUBÉ BEAUDOIN : Université Laval
Le réalisme moral postule l'existence de vérités morales indépendantes des attitudes évaluatives des individus. L'adoption d'une telle position comporte son lot de difficultés. Il est un problème qui semble particulièrement difficile à résoudre pour les réalistes, soit le problème de la corrélation. De nombreux jugements moraux que nous estimons être vrais correspondent à ceux que l'adoption d'une approche évolutionniste permet d'anticiper. Une telle corrélation, à moins qu'elle ne soit due au hasard, devrait être expliquée. Autrement dit, les réalistes devraient expliquer comment l'évolution a pu nous faire tendre de manière systématique vers les vérités morales dont ils postulent l'existence. Plusieurs auteurs réalistes ont tenté de solutionner le problème. Deux stratégies principales ont été adoptées à ce jour, soit la réponse naturelle (Shafer-Landau, 2012) et l'explication par un troisième facteur (Copp, 2008; Enoch, 2011). Nous soutiendrons qu'aucune de ces stratégies ne constitue une solution satisfaisante. La formulation la plus «philosophiquement sophistiquée » du problème de la corrélation étant sans doute le dilemme darwinien (Street, 2006), c'est celle qui retiendra surtout notre attention. Nous décrirons les stratégies mentionnées ci-haut et nous présenterons quelques-unes des versions qui ont été déployées à ce jour. Nous exposerons ensuite les principales raisons que nous avons de douter de leur succès.
L’amorce de toute philosophie semble être l’expression d’un état de crise. De la crise de la démocratie athénienne sans cesse ressassée par Platon à celle des sciences européennes théorisée par Husserl, de la crise qui ébranle l’autorité des Anciens au moment où la modernité prend un certain essor à la crise de cette modernité même qui s’exprime chez ceux qui proclament l’imminence de son dépassement, chaque fois il semble que l’urgence de philosopher soit l’effet d’une crise qu’on s’efforce de penser et à laquelle il faut réagir.
Tantôt c’est la philosophie elle-même qui se sent en crise et qui cherche à définir les conditions de légitimité de sa pratique – par exemple sous la forme de la critique kantienne; tantôt la philosophie met le monde qui l’entoure en crise parce qu’elle trouve qu’il ne s’interroge pas assez sur son ordre établi – comme dans l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu; tantôt enfin la philosophie s’offre comme réponse à une crise qui sème l’insécurité − on peut alors penser à la philosophie hobbesienne face à la guerre civile qui sévit en Angleterre. La crise, qu’elle soit à l’échelle individuelle, sociale ou qu’elle affecte l’être en son entier, commande l’urgence de philosopher.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles. De quelle crise le besoin exprimé par la société civile pour l’éthique est-il le symptôme? De quels types de crise la philosophie peut-elle être victime? Quels réconforts ou solutions peut-elle offrir lorsque le monde est en crise? Comment peut-elle accompagner les autres disciplines dans les soubresauts de légitimité qu’elles subissent? Les crises n’ont-elles que des aspects négatifs? Comment penser leur utilité? On le voit, ce thème peut être déployé de manière à interpeller tous les champs de la philosophie telle qu’elle se pratique aujourd’hui.