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Léa Derome : Université McGill
Le grec ancien n'a qu'un mot pour désigner croissance et augmentation : aûxesis. Cette lacune lexicale est, pour le lecteur d'Aristote, embêtante, puisque le Stagirite traite aussi bien de la croissance que de l'augmentation, sans toutefois les confondre. Aristote attache en effet une signification précise à ce qui constitue la croissance : celle-ci concerne uniquement les êtres animés, lesquels, quand ils croissent, font plus que gagner en volume, mais s'actualisent suivant leurs formes. Aussi, lorsqu'Aristote analyse d'autres changements semblables, c'est-à-dire des changements selon la catégorie de quantité, il spécifie que ceux-ci ne sont pas des croissances au sens strict. La véritable croissance, seule la substance douée d'une âme l'exemplifie ; de sorte que lorsqu'on parle de la « crue » d'un fleuve ou d'un « croissant » de Lune, on s'exprime par analogies. Notre présentation sera l'occasion pour nous de discuter certains passages, tirés des Météorologiques notamment, où sont examinés différents exemples d'augmentation. Nous tâcherons alors de détailler les arguments qu'Aristote invoque, dans ces contextes, pour défendre que si toute croissance est une augmentation, la réciproque est fausse. Nous préciserons aussi les conséquences de cette distinction quant au statut de l'être vivant, et ce, afin de mieux apprécier l'influence exercée par la biologie sur l'ontologie et le projet scientifique d'Aristote.
L’amorce de toute philosophie semble être l’expression d’un état de crise. De la crise de la démocratie athénienne sans cesse ressassée par Platon à celle des sciences européennes théorisée par Husserl, de la crise qui ébranle l’autorité des Anciens au moment où la modernité prend un certain essor à la crise de cette modernité même qui s’exprime chez ceux qui proclament l’imminence de son dépassement, chaque fois il semble que l’urgence de philosopher soit l’effet d’une crise qu’on s’efforce de penser et à laquelle il faut réagir.
Tantôt c’est la philosophie elle-même qui se sent en crise et qui cherche à définir les conditions de légitimité de sa pratique – par exemple sous la forme de la critique kantienne; tantôt la philosophie met le monde qui l’entoure en crise parce qu’elle trouve qu’il ne s’interroge pas assez sur son ordre établi – comme dans l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu; tantôt enfin la philosophie s’offre comme réponse à une crise qui sème l’insécurité − on peut alors penser à la philosophie hobbesienne face à la guerre civile qui sévit en Angleterre. La crise, qu’elle soit à l’échelle individuelle, sociale ou qu’elle affecte l’être en son entier, commande l’urgence de philosopher.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles. De quelle crise le besoin exprimé par la société civile pour l’éthique est-il le symptôme? De quels types de crise la philosophie peut-elle être victime? Quels réconforts ou solutions peut-elle offrir lorsque le monde est en crise? Comment peut-elle accompagner les autres disciplines dans les soubresauts de légitimité qu’elles subissent? Les crises n’ont-elles que des aspects négatifs? Comment penser leur utilité? On le voit, ce thème peut être déployé de manière à interpeller tous les champs de la philosophie telle qu’elle se pratique aujourd’hui.