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Fany Guis : Université de Montréal
Autrefois élément central d'un style de vie moderne, le tabagisme est désormais considéré comme un comportement pathogène et une condition pathologique. Il constitue à ce titre une cible légitime d'interventions publiques croissantes. Au travers d'une présentation de notre analyse de la lutte contre le tabagisme au Québec basée sur un corpus de rapports gouvernementaux et de campagnes de communications, nous proposerons, dans le cadre de cette communication, de considérer cette dernière comme emblématique des développements contemporains du processus de médicalisation. L'analyse de la lutte contre le tabagisme au Québec révèle en effet une forte moralisation des questions de santé agissant de concert avec une pharmaceuticalisation de l'existence (Williams et al., 2011), ces deux logiques étant caractéristiques du processus de biomédicalisation des risques de santé (Clarke et al., 2003, 2010). Principalement axée sur la réduction de la demande de tabac, la promotion de l'anti-tabagisme repose essentiellement sur une entreprise de dénormalisation de tabagisme et sur une stigmatisation des fumeurs. Le traitement pharmacologique du problème du tabagisme, promu par les autorités de santé publique mais également par voie de publicité directe au consommateur, apparait ainsi comme un support d'acquisition d'une identité sociale valorisée, celle de non-fumeur.
Le médicament participe au déplacement de différentes frontières scientifiques et sociales. Premièrement, la redéfinition de la frontière entre « normal » et « pathologique » a été largement étudiée en sciences sociales. Le concept de médicalisation a permis de révéler cette évolution de la limite entre normal et pathologique en lien avec l’usage du médicament.
Deuxièmement, on peut toutefois envisager également le rôle du médicament dans le déplacement d’autres frontières. Ainsi, la frontière entre le naturel et le culturel s’est aussi redéfinie au cours des dernières décennies, notamment autour du concept de molécularisation. Parmi les technologies biomédicales, comment le médicament contribue-t-il spécifiquement au déplacement de ces frontières?
Troisièmement, la question de l’inclusion sociale sur des critères biologiques a permis de développer le concept de biosocialisation. De nouvelles perspectives relatives à l’émergence de citoyenneté biologique ou thérapeutique ont permis de mieux comprendre l’évolution de la limite entre inclusion et exclusion en mettant au centre l’accès au médicament.
Le concept de pharmaceuticalisation révèle l’importance du médicament dans ces différents processus sociaux. Au-delà des concepts de médicalisation et de biomédicalisation, il permettrait de faire ressortir le rôle central joué par le médicament en permettant concrètement et symboliquement les processus sociaux évoqués.
Le colloque repose ainsi la question du lien entre ces différentes frontières mouvantes sur deux fronts. D’abord, celui des logiques technoscientifiques et leurs promesses, qui permettent la redéfinition des limites du corps, de la santé et du naturel. Ensuite, les usages en aval de ces logiques, qui redéfinissent les frontières concrètement dans le quotidien des différents mondes sociaux pratiqués. À cet effet, les usages élargis du médicament deviennent alors des objets de préoccupation fondamentaux pour comprendre l’articulation entre ces différents processus sociaux.