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Marie Mathieu
Alors qu'en France plus de la moitié des avortements – « interruptions volontaire de grossesse : IVG »- sont réalisés par médication (une combinaison de mifépristone et misoprostol) en milieu médical ou au domicile des femmes, l'avortement dit « médicamenteux » demeure marginal au Québec. Cette présentation se base sur une cinquantaine d'interviews de femmes ayant avorté dans les dix dernières années, menées dans le cadre d'une thèse en sociologie sur le vécu de l'avortement à Paris et Montréal. Dans un premier temps, nous ferons un retour sur les évolutions de l'encadrement légal de l'avortement et ses applications, donnant à voir dans ces deux sociétés une médicalisation progressive de l'acte, et la pertinence du concept de pharmaceuticalisation pour penser un second temps de la prise en charge générale des avortements en France. Puis nous montrerons comment la mise en place de seuils légaux/« médicaux » articulée au développement de la technique a offert un terrain favorable à la généralisation d'examens pensés encore dans certains services d'orthogénie comme excessifs et invasifs. Si de prime abord la médicamentation de l'avortement a permis aux femmes d'éviter d'éprouver trop longtemps un état de grossesse non souhaitée, nous verrons comment les protocoles qui l'ont accompagné en France et son interdiction au Québec révèlent encore aujourd'hui la difficulté à penser dans ces deux sociétés l'avortement comme un moyen pour les femmes de contrôler leur fertilité comme un autre.
Le médicament participe au déplacement de différentes frontières scientifiques et sociales. Premièrement, la redéfinition de la frontière entre « normal » et « pathologique » a été largement étudiée en sciences sociales. Le concept de médicalisation a permis de révéler cette évolution de la limite entre normal et pathologique en lien avec l’usage du médicament.
Deuxièmement, on peut toutefois envisager également le rôle du médicament dans le déplacement d’autres frontières. Ainsi, la frontière entre le naturel et le culturel s’est aussi redéfinie au cours des dernières décennies, notamment autour du concept de molécularisation. Parmi les technologies biomédicales, comment le médicament contribue-t-il spécifiquement au déplacement de ces frontières?
Troisièmement, la question de l’inclusion sociale sur des critères biologiques a permis de développer le concept de biosocialisation. De nouvelles perspectives relatives à l’émergence de citoyenneté biologique ou thérapeutique ont permis de mieux comprendre l’évolution de la limite entre inclusion et exclusion en mettant au centre l’accès au médicament.
Le concept de pharmaceuticalisation révèle l’importance du médicament dans ces différents processus sociaux. Au-delà des concepts de médicalisation et de biomédicalisation, il permettrait de faire ressortir le rôle central joué par le médicament en permettant concrètement et symboliquement les processus sociaux évoqués.
Le colloque repose ainsi la question du lien entre ces différentes frontières mouvantes sur deux fronts. D’abord, celui des logiques technoscientifiques et leurs promesses, qui permettent la redéfinition des limites du corps, de la santé et du naturel. Ensuite, les usages en aval de ces logiques, qui redéfinissent les frontières concrètement dans le quotidien des différents mondes sociaux pratiqués. À cet effet, les usages élargis du médicament deviennent alors des objets de préoccupation fondamentaux pour comprendre l’articulation entre ces différents processus sociaux.