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Ludovic Chevalier
C'est la démocratie qui rend la critique possible. Mais la démocratie est-elle elle-même critiquable, c'est-à-dire problématique ? « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers », constatait déjà Rousseau de son temps, à une époque qui était pourtant celle des Lumières. D'où le projet du contrat social. Rousseau avait en vue un projet pour l'homme. Ayant dressé le constat d'un problème, il a cherché une solution, tout d'abord dans le politique. Le contrat social représente l'acte fondateur de la société civile. Le modèle rationnel du contrat social n'est cependant pas sans portée historique. Il a en effet une triple fonction conservatrice, réformatrice et révolutionnaire, ainsi que Jean-Marie Beyssade l'a bien mis en évidence dans ses analyses de l'œuvre. Mais le projet de Rousseau s'est heurté à des limites intrinsèques à son objet, l'homme, en qui il avait cru pouvoir déceler un fond de bonté naturelle. C'est ce qui l'a amené à soutenir, dans l'Émile, que « [l]a liberté n'est dans aucune forme de gouvernement, elle est dans le cœur de l'homme libre ». Est-ce à dire que l'action politique est finalement sans efficace ou secondaire ? Quelle est la portée de l'éducation démocratique ? Nous soutiendrons que l'action politique demeure la seule action efficace, mais que cela passe par l'éducation.
L’amorce de toute philosophie semble être l’expression d’un état de crise. De la crise de la démocratie athénienne sans cesse ressassée par Platon à celle des sciences européennes théorisée par Husserl, de la crise qui ébranle l’autorité des Anciens au moment où la modernité prend un certain essor à la crise de cette modernité même qui s’exprime chez ceux qui proclament l’imminence de son dépassement, chaque fois il semble que l’urgence de philosopher soit l’effet d’une crise qu’on s’efforce de penser et à laquelle il faut réagir.
Tantôt c’est la philosophie elle-même qui se sent en crise et qui cherche à définir les conditions de légitimité de sa pratique – par exemple sous la forme de la critique kantienne; tantôt la philosophie met le monde qui l’entoure en crise parce qu’elle trouve qu’il ne s’interroge pas assez sur son ordre établi – comme dans l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu; tantôt enfin la philosophie s’offre comme réponse à une crise qui sème l’insécurité − on peut alors penser à la philosophie hobbesienne face à la guerre civile qui sévit en Angleterre. La crise, qu’elle soit à l’échelle individuelle, sociale ou qu’elle affecte l’être en son entier, commande l’urgence de philosopher.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles. De quelle crise le besoin exprimé par la société civile pour l’éthique est-il le symptôme? De quels types de crise la philosophie peut-elle être victime? Quels réconforts ou solutions peut-elle offrir lorsque le monde est en crise? Comment peut-elle accompagner les autres disciplines dans les soubresauts de légitimité qu’elles subissent? Les crises n’ont-elles que des aspects négatifs? Comment penser leur utilité? On le voit, ce thème peut être déployé de manière à interpeller tous les champs de la philosophie telle qu’elle se pratique aujourd’hui.