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Alice Desclaux : IRD - Institut de recherche pour le développement
Les soins « alternatifs et complémentaires » se développent dans les villes africaines. Des remèdes cosmopolites sont distribués par des compagnies multinationales de marketing en réseau qui revendiquent plusieurs milliers de distributeurs / utilisateurs / partenaires dans des pays comme le Sénégal. Ces firmes utilisent des technologies et des concepts centraux de la biomédecine pour développer un champ d'activité entre bien-être, nutrition et soin, et mettent en place une pharmacosocialité avec un objectif privé appuyé sur le modèle entrepreneurial, hors du contrôle de l'institution biomédicale.
Certains de leurs phytoremèdes sont considérés comme des médicaments par leurs utilisateurs, bien que les firmes qui les distribuent ne les qualifient pas ainsi, et leur attribuent divers statuts dont celui de compléments nutritionnels. Sur quelles logiques s'appuie cette réinterprétation par les utilisateurs ? Notre étude, basée sur une approche ethnographique de sessions de formation et des propos des acteurs dans une firme de marketing en réseau à Dakar, détaille les références sémantiques mobilisées par les distributeurs / utilisateurs. La manipulation de l'ambiguïté est un trait central dans la manière dont les distributeurs renforcent la popularité de ces produits. Par leur ambivalence et les catégories sémantiques floues auxquels ils sont associés, ces produits, inscrits comme médicaments dans des usages quotidiens, apparaissent comme des agents de la pharmaceuticalisation au Sud.
Le médicament participe au déplacement de différentes frontières scientifiques et sociales. Premièrement, la redéfinition de la frontière entre « normal » et « pathologique » a été largement étudiée en sciences sociales. Le concept de médicalisation a permis de révéler cette évolution de la limite entre normal et pathologique en lien avec l’usage du médicament.
Deuxièmement, on peut toutefois envisager également le rôle du médicament dans le déplacement d’autres frontières. Ainsi, la frontière entre le naturel et le culturel s’est aussi redéfinie au cours des dernières décennies, notamment autour du concept de molécularisation. Parmi les technologies biomédicales, comment le médicament contribue-t-il spécifiquement au déplacement de ces frontières?
Troisièmement, la question de l’inclusion sociale sur des critères biologiques a permis de développer le concept de biosocialisation. De nouvelles perspectives relatives à l’émergence de citoyenneté biologique ou thérapeutique ont permis de mieux comprendre l’évolution de la limite entre inclusion et exclusion en mettant au centre l’accès au médicament.
Le concept de pharmaceuticalisation révèle l’importance du médicament dans ces différents processus sociaux. Au-delà des concepts de médicalisation et de biomédicalisation, il permettrait de faire ressortir le rôle central joué par le médicament en permettant concrètement et symboliquement les processus sociaux évoqués.
Le colloque repose ainsi la question du lien entre ces différentes frontières mouvantes sur deux fronts. D’abord, celui des logiques technoscientifiques et leurs promesses, qui permettent la redéfinition des limites du corps, de la santé et du naturel. Ensuite, les usages en aval de ces logiques, qui redéfinissent les frontières concrètement dans le quotidien des différents mondes sociaux pratiqués. À cet effet, les usages élargis du médicament deviennent alors des objets de préoccupation fondamentaux pour comprendre l’articulation entre ces différents processus sociaux.