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Olivier Huot-beaulieu : Cégep Édouard-Montpetit
Ce n'est sans doute pas à tort que, dans son ensemble, on a pu désigner le projet philosophique de Heidegger comme celui d'un dépassement de la métaphysique occidentale. Bien que dans son Habilitationsschrift, le jeune Heidegger ait qualifié la reine des sciences d'« optique propre de la philosophie » (GA 1, 406), il s'est en effet très tôt montré sceptique à l'égard de toute tentative contemporaine de « réaffirmer la ‘ métaphysique ' ». (SZ, 2) Il n'y allait pourtant pas d'une simple erreur de jeunesse, puisque peu après la publication d'Être et temps, et tout juste avant que sa pensée subisse les profonds bouleversements du tournant des années trente, Heidegger s'est étonnement consacré au développement d'une métaphysique du Dasein. Cette entreprise tout à fait originale et autonome mérite certainement l'attention qu'elle a tout récemment suscitée. C'est pourquoi nous entendons, pour notre part, nous pencher sur les raisons de son interruption. Comment Heidegger, qui caressait l'ambition kantienne d'une « métaphysique de la métaphysique » (GA 3, 230), en est-il venu à défendre plutôt le projet d'une « meta-métaphysique » ? (GA 66, 376) Nous sommes d'avis que cette volte-face prend source dans l'explication polémique qu'il a menée avec la figure emblématique de Hegel, « le dernier grand métaphysicien de la métaphysique occidentale ». (GA 29/30, 420)
L’amorce de toute philosophie semble être l’expression d’un état de crise. De la crise de la démocratie athénienne sans cesse ressassée par Platon à celle des sciences européennes théorisée par Husserl, de la crise qui ébranle l’autorité des Anciens au moment où la modernité prend un certain essor à la crise de cette modernité même qui s’exprime chez ceux qui proclament l’imminence de son dépassement, chaque fois il semble que l’urgence de philosopher soit l’effet d’une crise qu’on s’efforce de penser et à laquelle il faut réagir.
Tantôt c’est la philosophie elle-même qui se sent en crise et qui cherche à définir les conditions de légitimité de sa pratique – par exemple sous la forme de la critique kantienne; tantôt la philosophie met le monde qui l’entoure en crise parce qu’elle trouve qu’il ne s’interroge pas assez sur son ordre établi – comme dans l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu; tantôt enfin la philosophie s’offre comme réponse à une crise qui sème l’insécurité − on peut alors penser à la philosophie hobbesienne face à la guerre civile qui sévit en Angleterre. La crise, qu’elle soit à l’échelle individuelle, sociale ou qu’elle affecte l’être en son entier, commande l’urgence de philosopher.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles. De quelle crise le besoin exprimé par la société civile pour l’éthique est-il le symptôme? De quels types de crise la philosophie peut-elle être victime? Quels réconforts ou solutions peut-elle offrir lorsque le monde est en crise? Comment peut-elle accompagner les autres disciplines dans les soubresauts de légitimité qu’elles subissent? Les crises n’ont-elles que des aspects négatifs? Comment penser leur utilité? On le voit, ce thème peut être déployé de manière à interpeller tous les champs de la philosophie telle qu’elle se pratique aujourd’hui.