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Laurent Brutus : Institut de recherche pour le développement
La communication interrogera les usages élargis du médicament à partir des premiers résultats d'une étude sur les pratiques d'automédication. Dans un contexte de réduction des dépenses de santé et de réforme de l'offre de soins, le gouvernement français a invité en 2008 les patients à prendre en charge leur santé en favorisant l'accès en pharmacie de médicaments disponibles sans ordonnance (Ministère de la Santé, 2008), non sans mises en garde des médecins (Pouillard, 2001). Dans ce contexte d'appel à une automédication responsable non dépourvue d'ambiguïtés (Fainzaing, 2012), nous interrogerons les limites des processus de pharmaceuticalisation (Collin, 2006). D'une part, face à des maux souvent désignés comme bénins, l'enquête montre un recours à des médicaments ne nécessitant pas de prescriptions et un usage concordant avec les normes d'utilisation en vigueur, forme d'auto-régulation (Collin, 2002). D'autre part, face à la douleur, une partie des enquêtés privilégie des activités ou des soins non médicamenteux pour tenter de se soulager. Sans négliger l'importance du médicament dans les processus de médicalisation (Conrad, 2007), la communication insistera sur d'autres logiques : d'une réticence aux usages élargis ou illicites du médicament au renoncement ou à leur mise à distance. Quelle est la part de ces pratiques ? Quel est le profil social de ceux qui les adoptent et quel sens lui donnent-ils dans une société où l'accès aux médicaments s'élargit et l'automédication est promue ?
Le médicament participe au déplacement de différentes frontières scientifiques et sociales. Premièrement, la redéfinition de la frontière entre « normal » et « pathologique » a été largement étudiée en sciences sociales. Le concept de médicalisation a permis de révéler cette évolution de la limite entre normal et pathologique en lien avec l’usage du médicament.
Deuxièmement, on peut toutefois envisager également le rôle du médicament dans le déplacement d’autres frontières. Ainsi, la frontière entre le naturel et le culturel s’est aussi redéfinie au cours des dernières décennies, notamment autour du concept de molécularisation. Parmi les technologies biomédicales, comment le médicament contribue-t-il spécifiquement au déplacement de ces frontières?
Troisièmement, la question de l’inclusion sociale sur des critères biologiques a permis de développer le concept de biosocialisation. De nouvelles perspectives relatives à l’émergence de citoyenneté biologique ou thérapeutique ont permis de mieux comprendre l’évolution de la limite entre inclusion et exclusion en mettant au centre l’accès au médicament.
Le concept de pharmaceuticalisation révèle l’importance du médicament dans ces différents processus sociaux. Au-delà des concepts de médicalisation et de biomédicalisation, il permettrait de faire ressortir le rôle central joué par le médicament en permettant concrètement et symboliquement les processus sociaux évoqués.
Le colloque repose ainsi la question du lien entre ces différentes frontières mouvantes sur deux fronts. D’abord, celui des logiques technoscientifiques et leurs promesses, qui permettent la redéfinition des limites du corps, de la santé et du naturel. Ensuite, les usages en aval de ces logiques, qui redéfinissent les frontières concrètement dans le quotidien des différents mondes sociaux pratiqués. À cet effet, les usages élargis du médicament deviennent alors des objets de préoccupation fondamentaux pour comprendre l’articulation entre ces différents processus sociaux.