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Nestor Capdevila : Université Paris Nanterre
De quoi parle-t-on lorsqu'on s'interroge sur l'avenir de la démocratie ? Dans un premier sens, la question suppose l'existence et même l'évidence de la démocratie. Nous savons ce qu'elle est et nous nous demandons si elle va continuer à s'étendre dans le monde, à se renforcer là où elle existe, ou si elle connaîtra un sort moins favorable. Si l'on se place dans une perspective historique, comme nous y invite la question, un autre point de vue est possible. On constate alors que sa progression est indissociable d'importantes modifications qui touchent sa nature et son sens. En devenant une idée dominante, l'idée de démocratie est passée d'un sens généralement négatif à un sens quasi exclusivement positif. Sa nature a été transformée par la synthèse de l'idée de pouvoir du peuple et celle de gouvernement représentatif. Elle a été dissociée, dans le contexte de sociétés capitalistes, de l'idée de révolution et de celle du peuple au sens du bas peuple et des classes inférieures. Il en résulte que l'idée de démocratie a été, et est, utilisée de manière à la fois idéologique et utopique. Dans cette perspective, la question de l'avenir de la démocratie interroge la capacité de l'idée de démocratie à prendre de nouvelles figures et à être le lieu d'un conflit entre les tendances idéologique et utopique.
L’amorce de toute philosophie semble être l’expression d’un état de crise. De la crise de la démocratie athénienne sans cesse ressassée par Platon à celle des sciences européennes théorisée par Husserl, de la crise qui ébranle l’autorité des Anciens au moment où la modernité prend un certain essor à la crise de cette modernité même qui s’exprime chez ceux qui proclament l’imminence de son dépassement, chaque fois il semble que l’urgence de philosopher soit l’effet d’une crise qu’on s’efforce de penser et à laquelle il faut réagir.
Tantôt c’est la philosophie elle-même qui se sent en crise et qui cherche à définir les conditions de légitimité de sa pratique – par exemple sous la forme de la critique kantienne; tantôt la philosophie met le monde qui l’entoure en crise parce qu’elle trouve qu’il ne s’interroge pas assez sur son ordre établi – comme dans l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu; tantôt enfin la philosophie s’offre comme réponse à une crise qui sème l’insécurité − on peut alors penser à la philosophie hobbesienne face à la guerre civile qui sévit en Angleterre. La crise, qu’elle soit à l’échelle individuelle, sociale ou qu’elle affecte l’être en son entier, commande l’urgence de philosopher.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles. De quelle crise le besoin exprimé par la société civile pour l’éthique est-il le symptôme? De quels types de crise la philosophie peut-elle être victime? Quels réconforts ou solutions peut-elle offrir lorsque le monde est en crise? Comment peut-elle accompagner les autres disciplines dans les soubresauts de légitimité qu’elles subissent? Les crises n’ont-elles que des aspects négatifs? Comment penser leur utilité? On le voit, ce thème peut être déployé de manière à interpeller tous les champs de la philosophie telle qu’elle se pratique aujourd’hui.