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Adam Westra
Le mot « crise » vient du verbe grec krinein qui signifie trancher, décider, juger. Or le jugement moral consiste justement à trancher entre des actions bonnes et des actions mauvaises, et ce, en fonction d'un critère moral. Mais comment nous représenter un critère moral universel de manière à le rendre applicable à des cas concrets ? Problème philosophique majeur qui prend une forme particulièrement grave chez Kant, car dans son système un gouffre sépare la norme de son domaine d'application : la loi morale renvoit à la liberté, alors que les actions appartiennent à la causalité naturelle. Par conséquent, il faut trouver une forme de médiation, et c'est justement ce que Kant propose dans un chapitre de la Critique de la raison pratique (1788) intitulé « De la typique de la faculté de juger pratique pure ». Dans ma thèse de doctorat j'ai fourni la première interprétation compréhensive de ce chapitre ; et ici je me propose de présenter les résultats principaux de ma recherche. Je montrerai que la Typique met en œuvre une démarche « simplement symbolique [bloß symbolisch] », c'est-à-dire analogique, critique et rationaliste. La solution inédite de Kant consiste à fournir la faculté de juger pratique avec un type, ou analogon, de la loi morale, à savoir la loi de la nature. Celle-ci peut, en tant que loi, servir d'étalon formel pour tester l'universalisabilité des maximes et, en tant que loi de la nature, elle peut aussi s'appliquer à l'expérience sensible.
L’amorce de toute philosophie semble être l’expression d’un état de crise. De la crise de la démocratie athénienne sans cesse ressassée par Platon à celle des sciences européennes théorisée par Husserl, de la crise qui ébranle l’autorité des Anciens au moment où la modernité prend un certain essor à la crise de cette modernité même qui s’exprime chez ceux qui proclament l’imminence de son dépassement, chaque fois il semble que l’urgence de philosopher soit l’effet d’une crise qu’on s’efforce de penser et à laquelle il faut réagir.
Tantôt c’est la philosophie elle-même qui se sent en crise et qui cherche à définir les conditions de légitimité de sa pratique – par exemple sous la forme de la critique kantienne; tantôt la philosophie met le monde qui l’entoure en crise parce qu’elle trouve qu’il ne s’interroge pas assez sur son ordre établi – comme dans l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu; tantôt enfin la philosophie s’offre comme réponse à une crise qui sème l’insécurité − on peut alors penser à la philosophie hobbesienne face à la guerre civile qui sévit en Angleterre. La crise, qu’elle soit à l’échelle individuelle, sociale ou qu’elle affecte l’être en son entier, commande l’urgence de philosopher.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles. De quelle crise le besoin exprimé par la société civile pour l’éthique est-il le symptôme? De quels types de crise la philosophie peut-elle être victime? Quels réconforts ou solutions peut-elle offrir lorsque le monde est en crise? Comment peut-elle accompagner les autres disciplines dans les soubresauts de légitimité qu’elles subissent? Les crises n’ont-elles que des aspects négatifs? Comment penser leur utilité? On le voit, ce thème peut être déployé de manière à interpeller tous les champs de la philosophie telle qu’elle se pratique aujourd’hui.