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Léa Derome : Université McGill
Dans le second livre du De Anima, Aristote consacre plusieurs pages à décrire et à définir les différentes facultés sensorielles. Quand vient le moment de traiter du toucher, il laisse tomber une affirmation surprenante : « Ceux [des humains] dont la chair est dure, ne sont pas doués intellectuellement, tandis que ceux dont la chair est tendre le sont. » (DA, 421 a 24?26) Cette thèse a de quoi étonner, surtout quand on se souvient des premières pages de la Métaphysique, où Aristote défend que la vue est plaisante parce que source privilégiée de connaissances. Associer la vue et l'intellect aurait d'ailleurs été plus conforme à la tradition philosophique antérieure, il suffit de penser à Platon. Lier la perfection de l'intelligence à celle de la sensibilité tactile laisse en revanche perplexe, bien que cette liaison soit, réflexion faite, cohérente avec le statut qu'Aristote reconnaît par ailleurs aux formes. De l'avis d'Aristote, ces dernières sont en effet abstraites de l'expérience sensible et non pas, comme le voulait Platon, intuitionnées par la pure pensée. Aussi tâcherons-nous de faire montre, dans notre présentation, que cette valorisation du toucher s'inscrit dans une démarche critique à l'égard de la philosophie platonicienne, puisqu'elle est l'une des conséquences de la position d'Aristote à l'égard du statut métaphysique et épistémologique des formes intelligibles.
L’amorce de toute philosophie semble être l’expression d’un état de crise. De la crise de la démocratie athénienne sans cesse ressassée par Platon à celle des sciences européennes théorisée par Husserl, de la crise qui ébranle l’autorité des Anciens au moment où la modernité prend un certain essor à la crise de cette modernité même qui s’exprime chez ceux qui proclament l’imminence de son dépassement, chaque fois il semble que l’urgence de philosopher soit l’effet d’une crise qu’on s’efforce de penser et à laquelle il faut réagir.
Tantôt c’est la philosophie elle-même qui se sent en crise et qui cherche à définir les conditions de légitimité de sa pratique – par exemple sous la forme de la critique kantienne; tantôt la philosophie met le monde qui l’entoure en crise parce qu’elle trouve qu’il ne s’interroge pas assez sur son ordre établi – comme dans l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu; tantôt enfin la philosophie s’offre comme réponse à une crise qui sème l’insécurité − on peut alors penser à la philosophie hobbesienne face à la guerre civile qui sévit en Angleterre. La crise, qu’elle soit à l’échelle individuelle, sociale ou qu’elle affecte l’être en son entier, commande l’urgence de philosopher.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles. De quelle crise le besoin exprimé par la société civile pour l’éthique est-il le symptôme? De quels types de crise la philosophie peut-elle être victime? Quels réconforts ou solutions peut-elle offrir lorsque le monde est en crise? Comment peut-elle accompagner les autres disciplines dans les soubresauts de légitimité qu’elles subissent? Les crises n’ont-elles que des aspects négatifs? Comment penser leur utilité? On le voit, ce thème peut être déployé de manière à interpeller tous les champs de la philosophie telle qu’elle se pratique aujourd’hui.