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Emmanuel Chaput : Université de Montréal
Malgré leurs nombreuses divergences, tant sur le plan théorique que pratique, on retrouve dans les pensées antimétaphysiques de Feuerbach et Nietzsche une similarité quant à la méthode que doit prendre cette critique. Dans les deux cas, les auteurs, pour opérer la critique de la métaphysique à laquelle ils se confrontent (la métaphysique hégélienne pour Feuerbach, la métaphysique platonicienne pour Nietzsche), poseront la nécessité d'un renversement. Pourquoi le renversement est-il une nécessité pour la critique de la métaphysique ? En quoi ce geste renouvelle-t-il la critique de la métaphysique héritée de Kant ? Nous retracerons en un premier temps les raisons d'une critique de la métaphysique opérée selon la logique du renversement. En un second temps, nous nous questionnerons sur la portée et les limites d'une telle approche. Le reversement n'est-il, comme on l'a souvent pensé, que le négatif photographique de la métaphysique, son simple reflet ? Une telle accusation fut souvent émise pour tenter de montrer que le geste de renversement demeurait insuffisant pour réellement dépasser la métaphysique puisque tout renversement – en tant qu'il est renversement de quelque chose – ne reste défini qu'en rapport à ce quelque chose de premier. Est-ce vraiment là une impasse pour les penseurs ayant fondé leurs critiques de la métaphysique sur la dynamique du renversement ?
L’amorce de toute philosophie semble être l’expression d’un état de crise. De la crise de la démocratie athénienne sans cesse ressassée par Platon à celle des sciences européennes théorisée par Husserl, de la crise qui ébranle l’autorité des Anciens au moment où la modernité prend un certain essor à la crise de cette modernité même qui s’exprime chez ceux qui proclament l’imminence de son dépassement, chaque fois il semble que l’urgence de philosopher soit l’effet d’une crise qu’on s’efforce de penser et à laquelle il faut réagir.
Tantôt c’est la philosophie elle-même qui se sent en crise et qui cherche à définir les conditions de légitimité de sa pratique – par exemple sous la forme de la critique kantienne; tantôt la philosophie met le monde qui l’entoure en crise parce qu’elle trouve qu’il ne s’interroge pas assez sur son ordre établi – comme dans l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu; tantôt enfin la philosophie s’offre comme réponse à une crise qui sème l’insécurité − on peut alors penser à la philosophie hobbesienne face à la guerre civile qui sévit en Angleterre. La crise, qu’elle soit à l’échelle individuelle, sociale ou qu’elle affecte l’être en son entier, commande l’urgence de philosopher.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles. De quelle crise le besoin exprimé par la société civile pour l’éthique est-il le symptôme? De quels types de crise la philosophie peut-elle être victime? Quels réconforts ou solutions peut-elle offrir lorsque le monde est en crise? Comment peut-elle accompagner les autres disciplines dans les soubresauts de légitimité qu’elles subissent? Les crises n’ont-elles que des aspects négatifs? Comment penser leur utilité? On le voit, ce thème peut être déployé de manière à interpeller tous les champs de la philosophie telle qu’elle se pratique aujourd’hui.