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Pierre Vaucher : Université Laval
Dans Le siècle des totalitarismes, Tzvetan Todorov rappelle que la mémoire, pour être effective, doit devenir un instrument informant notre capacité d'analyser le présent. Pour cela, au lieu de dire simplement l'événement, il nous faudrait être en mesure de le relier à d'autres faits dans le présent ou le passé. Une telle conception de la mémoire n'est pas sans suggérer, a contrario, l'immixtion de la pensée totalitaire au sein même de nos « usages du passé » (selon l'expression de Todorov), lorsque nous ne prenons pas garde à la manière dont ce passé, qu'il soit réel ou imaginé, reflue dans le présent. Il apparaît que Véronique Tadjo, auteure ivoirienne, fait de ce questionnement sur le passé remémoré et ses rapports avec la violence totalitaire l'enjeu central de son récit Reine Pokou (Paris, Actes Sud, 2004). Elle attire l'attention sur les facilités de la mémoire quand celle-ci n'est pas soutenue par une aspiration profonde à la compréhension et à la vérité; mémoire qui, de ce fait, peut rapidement devenir un « miroir aux alouettes ». Nous souhaitons ainsi questionner comment l'auteure modalise, par la fiction, ce rapport à une mémoire préjudiciable. Nous verrons en particulier comment Tadjo réinterroge perpétuellement la légende d'Abraha Pokou, et surtout l'idée de sacrifice qui s'y trouve véhiculée, s'opposant ainsi à une lecture figée du conte, devenue très pernicieuse dans le contexte du conflit ivoirien, notamment.
Ce colloque réunira des chercheurs qui s’intéressent aux investissements sémantiques dans les représentations narratives et esthétiques des violences découlant de l’exercice du « pouvoir absolu », par référence aux deux principaux régimes totalitaires ayant vu le jour au 20e siècle : le nazisme et le communisme. Pour chaque corpus choisi, on cherchera ainsi à cerner les modalités particulières à travers lesquelles ces figures de l??’??extrême sont données à voir. Parallèlement, on pourra envisager la place et les configurations propres aux forces contestataires de ce pouvoir absolu. Notamment, les participantes et participants s??’??interrogeront sur ce paradoxe qui veut que tout principe de résistance à la violence totalitaire puisse être intimement lié à celle-ci, ne serait-ce que dans son mode d??’??action. Pour chaque objet d??’??étude circonscrit, il s??’??agira également de convoquer – en évaluant leur portée – les théories du totalitarisme qui ont vu le jour au siècle passé (cf. Hannah Arendt, Tzvetan Todorov, etc.). Une attention toute particulière sera accordée à Todorov qui, dans Le siècle des totalitarismes, propose entre autres une définition du totalitarisme en référence aux victimes confrontées à la force absolue (crainte de la liberté et participation à la mise en application de la terreur)??.
À chacune des sessions correspond un angle d??’??approche différent explorant les enjeux et les dilemmes liés à la représentation des violences totalitaires. La première, centrée sur la mémoire, se focalisera sur la représentation des rapports entre nos usages du passé et le pouvoir totalitaire. Notamment, dans quelle mesure la question de la terreur se laisse-t-elle appréhender à travers la mise en récit du passé? Sous quels modes envisage-t-on le rapport entre manipulation du passé et résistance mémorielle? La deuxième session portera plus particulièrement sur le dispositif esthétique comme principe d??’??exploration de la violence totalitaire. Plusieurs médiums seront abordés dans les communications et feront l??’??objet d??’??une discussion : l??’??architecture, la photographie, la musique et la bande dessinée – afin de comprendre comment ils structurent la question du totalitarisme et quels enjeux ils soulèvent. Quant à la troisième session, elle sera axée sur les rapports entre langage et despotisme. On se demandera ainsi ce que les corpus disent des « pouvoirs de la parole », entre instrument au service d??’??une idéologie extrême et principe de contestation. Enfin, la dernière session portera sur des enjeux plus modernes. Ainsi, comment les récits se saisissent-ils du problème posé par la pensée totalitaire quand elle concerne des événements actuels ou à venir?
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