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Raphaël Zummo : Université Laval
Un philosophe qui se mêle de biologie ne peut s'empêcher de faire jouer les deux directions de l'expression « savoir de la vie ». Génitif objectif : le savoir qui porte sur la vie. Génitif subjectif : le savoir qui vient de la vie, qui est porté par les vivants. Une telle bidirectionnalité est plus profonde qu'elle n'en a l'air. Car ce savoir spécial qui est rapport à soi et constitution de milieux à partir de l'intimité subjective, s'il est également l'apanage de vivants non-humains, conduit un certain type de savoir qualitatif à rencontrer au dehors des altérités fort conniventes, au-delà du réseau intersubjectif humain. Dès lors, une inversion se réalise, semblable à celle qu'opéraient Schelling et Goethe sur Kant : ce qu'on aurait cru à tout jamais relégué à l'extériorité de l'objet se révèle être sujet sous figures d'organismes, et l'humain s'observe maintenant avec recul, non plus toujours depuis son centre de constitution du réel, mais à partir de différents points de la polyphonie vivante qui tisse la trame de la nature. Nous brosserons le portrait de cette inversion épistémique dont le mouvement révèle des zones de connaturalité interspécifiques à l'aide de Jacob von Uexküll pour son pendant synchronique et de Hans Jonas pour son pendant diachronique. Sans grand saut de l'ontologie à l'éthique, un ethos de souci du milieu se dégagera, sans qu'il faille non plus trancher définitivement entre anthropocentrisme et écocentrisme, immanence mutuelle oblige.
L’amorce de toute philosophie semble être l’expression d’un état de crise. De la crise de la démocratie athénienne sans cesse ressassée par Platon à celle des sciences européennes théorisée par Husserl, de la crise qui ébranle l’autorité des Anciens au moment où la modernité prend un certain essor à la crise de cette modernité même qui s’exprime chez ceux qui proclament l’imminence de son dépassement, chaque fois il semble que l’urgence de philosopher soit l’effet d’une crise qu’on s’efforce de penser et à laquelle il faut réagir.
Tantôt c’est la philosophie elle-même qui se sent en crise et qui cherche à définir les conditions de légitimité de sa pratique – par exemple sous la forme de la critique kantienne; tantôt la philosophie met le monde qui l’entoure en crise parce qu’elle trouve qu’il ne s’interroge pas assez sur son ordre établi – comme dans l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu; tantôt enfin la philosophie s’offre comme réponse à une crise qui sème l’insécurité − on peut alors penser à la philosophie hobbesienne face à la guerre civile qui sévit en Angleterre. La crise, qu’elle soit à l’échelle individuelle, sociale ou qu’elle affecte l’être en son entier, commande l’urgence de philosopher.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles. De quelle crise le besoin exprimé par la société civile pour l’éthique est-il le symptôme? De quels types de crise la philosophie peut-elle être victime? Quels réconforts ou solutions peut-elle offrir lorsque le monde est en crise? Comment peut-elle accompagner les autres disciplines dans les soubresauts de légitimité qu’elles subissent? Les crises n’ont-elles que des aspects négatifs? Comment penser leur utilité? On le voit, ce thème peut être déployé de manière à interpeller tous les champs de la philosophie telle qu’elle se pratique aujourd’hui.