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Jean Grondin
Dans son Traité 30 (Ennéade 3. 8, « Sur la contemplation »), Plotin a formulé l'argument décisif en faveur de la priorité de la vie contemplative en rappelant que toute activité tendait elle-même vers quelque contemplation ou quelque état de félicité. Nous aimerions montrer en quoi les conceptions plus modernes de la philosophie présupposent encore cette priorité. Même leurs formes soi-disant les plus pratiques, dictées par le nominalisme contemporain, avide de résultats, de rentabilité, de « retombées » et d'action, ne peuvent en effet la contester qu'au nom d'une autre forme de contemplation (ou de théorie) et d'une autre idée du bonheur. Il est vrai que les modes de la contemplation philosophique ont un peu changé. Cette communication souhaiterait mettre en évidence quelques-unes de ces possibilités actuelles, en commençant par celle de la contemplation du sens des choses, qui permettent encore à la philosophie de se comprendre et de se pratiquer comme amour de la sagesse.
L’amorce de toute philosophie semble être l’expression d’un état de crise. De la crise de la démocratie athénienne sans cesse ressassée par Platon à celle des sciences européennes théorisée par Husserl, de la crise qui ébranle l’autorité des Anciens au moment où la modernité prend un certain essor à la crise de cette modernité même qui s’exprime chez ceux qui proclament l’imminence de son dépassement, chaque fois il semble que l’urgence de philosopher soit l’effet d’une crise qu’on s’efforce de penser et à laquelle il faut réagir.
Tantôt c’est la philosophie elle-même qui se sent en crise et qui cherche à définir les conditions de légitimité de sa pratique – par exemple sous la forme de la critique kantienne; tantôt la philosophie met le monde qui l’entoure en crise parce qu’elle trouve qu’il ne s’interroge pas assez sur son ordre établi – comme dans l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu; tantôt enfin la philosophie s’offre comme réponse à une crise qui sème l’insécurité − on peut alors penser à la philosophie hobbesienne face à la guerre civile qui sévit en Angleterre. La crise, qu’elle soit à l’échelle individuelle, sociale ou qu’elle affecte l’être en son entier, commande l’urgence de philosopher.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles. De quelle crise le besoin exprimé par la société civile pour l’éthique est-il le symptôme? De quels types de crise la philosophie peut-elle être victime? Quels réconforts ou solutions peut-elle offrir lorsque le monde est en crise? Comment peut-elle accompagner les autres disciplines dans les soubresauts de légitimité qu’elles subissent? Les crises n’ont-elles que des aspects négatifs? Comment penser leur utilité? On le voit, ce thème peut être déployé de manière à interpeller tous les champs de la philosophie telle qu’elle se pratique aujourd’hui.