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Émilie Deschamps : Université d'Ottawa
Depuis les découvertes de Darwin sur l'évolution jusqu'à aujourd'hui, la science et la psychologie ont sérieusement érodé les conceptions philosophiques traditionnelles de l'humain qui tendaient à placer celui-ci sur un piédestal. Le fossé que représentait la différence anthropologique (différence de nature) semble tranquillement destiné à se combler et la thèse voulant, qu'entre nous et les animaux, il n'y ait qu'une différence de degré, est de plus en plus répandue. S'inscrivant en porte à faux face à cette tendance, certains auteurs contemporains tentent de penser une différence de nature ou spécificité humaine, mais en explorant la subjectivité animale en alliant une approche phénoménologique aux récents développements de l'ethologie. Dans L'animal que je ne suis plus (2011), Bimbenet présente ainsi plusieurs pistes pour penser la spécificité humaine à l'aide de la phénoménologie. Il défend l'idée que seuls les humains seraient capables de multiplicité perspective. Dans la même optique, il attribue également à l'homme la capacité de contempler un objet, ou le monde, de manière désintéressée et détachée de toute notion d'utilité, type de contemplation qui serait également étrangère aux animaux non-humains.Le caractère inusité de cette démarche et de ce type d'argumentation – tenter de penser à partir d'une perspective animale plutôt qu'humaine – me semble justifier d'y accorder une attention particulière, afin d'évaluer sa fécondité.
L’amorce de toute philosophie semble être l’expression d’un état de crise. De la crise de la démocratie athénienne sans cesse ressassée par Platon à celle des sciences européennes théorisée par Husserl, de la crise qui ébranle l’autorité des Anciens au moment où la modernité prend un certain essor à la crise de cette modernité même qui s’exprime chez ceux qui proclament l’imminence de son dépassement, chaque fois il semble que l’urgence de philosopher soit l’effet d’une crise qu’on s’efforce de penser et à laquelle il faut réagir.
Tantôt c’est la philosophie elle-même qui se sent en crise et qui cherche à définir les conditions de légitimité de sa pratique – par exemple sous la forme de la critique kantienne; tantôt la philosophie met le monde qui l’entoure en crise parce qu’elle trouve qu’il ne s’interroge pas assez sur son ordre établi – comme dans l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu; tantôt enfin la philosophie s’offre comme réponse à une crise qui sème l’insécurité − on peut alors penser à la philosophie hobbesienne face à la guerre civile qui sévit en Angleterre. La crise, qu’elle soit à l’échelle individuelle, sociale ou qu’elle affecte l’être en son entier, commande l’urgence de philosopher.
Les questions qui sont ouvertes par ce thème sont nombreuses et cherchent à rendre possible la constitution d’échanges féconds entre philosophes issus de toutes les spécialisations et de toutes les écoles. De quelle crise le besoin exprimé par la société civile pour l’éthique est-il le symptôme? De quels types de crise la philosophie peut-elle être victime? Quels réconforts ou solutions peut-elle offrir lorsque le monde est en crise? Comment peut-elle accompagner les autres disciplines dans les soubresauts de légitimité qu’elles subissent? Les crises n’ont-elles que des aspects négatifs? Comment penser leur utilité? On le voit, ce thème peut être déployé de manière à interpeller tous les champs de la philosophie telle qu’elle se pratique aujourd’hui.