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Yannick Brun-Picard : Collège Jacques Prévert Les Arcs
Démontrer que les productions dites scientifiques se sont fourvoyées s'avère extrêmement hasardeux. En revanche, mettre en évidence, par touche successive, des errances, des croyances et des clientélismes se révèle réalisable, tout en critiquant vertement les dissimulations et les ignorances des réalités. Comment produire des critiques parfois cinglantes des normalités scientifiques institutionnelles en sciences humaines et sociales sans se faire moquer, étriller, tancer et ostraciser par les tenants de la normalité, les pairs et autres spécialistes ? Des options partielles sont possibles pour que la critique soit acceptée. Elles sont fondées et exposées à partir de notre expérience et rendues explicite en fonction d'une mise en application de la praxéologie. Ces bases méthodologiques ancrées, nous nous attachons à l'obligation non écrite de s'inscrire et d'accompagner une mouvance pour émerger sans blesser les pairs. Puis, les inerties, les appartenances, les réseaux sont disséqués afin de percevoir l'aveuglante opacité d'organismes prétendument ouverts. L'emploi des blogs, des publications en ligne et autres comme vecteurs de critique doit composer avec les inerties et les travers sociétaux qui sont autant de freins à toute solution autre que celle des dominants. Il reste à louvoyer aux marges, en critiquant avec diverses intensités et densités pour parvenir à publier et ainsi proposer des critiques concrètes en mesure d'être écoutées et entendues par les destinataires.
La science n’est pas qu’un ensemble de textes proposant des connaissances qui visent à comprendre le monde et à le modifier par des interventions. C’est aussi un label souvent utilisé comme une certification de qualité – ?d’objectivité et de vérité –? applicable à certains savoirs et non à d’autres. En effet, selon le cadre normatif dominant de la science actuelle, tout travail qui aspire à la qualité «? scientifique » ?doit être basé sur des données probantes, sur l’évaluation par les pairs dans des revues reconnues ou ayant un facteur d’impact élevé, et reposer sur une revue exhaustive des contributions scientifiques au domaine et sur une méthodologie reconnue et éprouvée. Suivant ce cadre normatif, on qualifie de « charlatans » ou d’esprits irrationnels les savoirs qui contestent la fiabilité des vaccins, le changement climatique, le progrès apporté par les OGM, etc. Alors que certains milieux politiques semblent mépriser ouvertement les connaissances scientifiques lorsque vient le temps des décisions, la formulation « la science montre que... » est souvent utilisée pour disqualifier des propositions concurrentes ou pour justifier tel ou tel choix politique. Pourtant, il n’est jamais possible de parvenir à un résultat définitif ou éternel en science : une connaissance scientifique est toujours un modèle, une manière de représenter le réel qui est propre à un moment historique et qui est vouée à se transformer. La critique et le doute font partie intégrante du processus de production des connaissances.
Dans ce contexte, la critique de la science apparaît comme un exercice délicat. Est-ce pour cette raison que le cadre normatif dominant de la science semble la réserver aux pairs, aux collègues du domaine? Quelle est la place de la critique externe, c’est-à-dire provenant d’autres disciplines, de l’État, de l’industrie ou de la société civile, dans le travail scientifique? Cette critique pose parfois des questions cruciales aux scientifiques, à leurs institutions et au cadre normatif dominant de la science. Ce sont ces questions que nous souhaitons explorer dans ce colloque. Par exemple, comment dénoncer l’influence des conflits d’intérêts sur une partie de la recherche biomédicale sans pour autant nuire à la crédibilité de ce domaine de recherche? Comment communiquer la science en laissant au public la possibilité légitime de douter et de questionner les savoirs présentés? Comment stimuler la confiance dans l’institution scientifique sans exiger du public une admiration béate ? Les scientifiques peuvent-ils et savent-ils accepter la critique externe sans crainte de perdre leur autorité, leur pouvoir de véridiction, comme dirait Michel Foucault? La critique de l’ordre normatif dominant de la science, par exemple dans les études postcoloniales ou féministes, ou –? de manière plus tacite – ?dans le mouvement de la science ouverte, est-elle « antiscience » ou évoque-t-elle plutôt le désir d’une évolution de ce cadre normatif?
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