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Cristina MORAR : IUF-Institut universitaire de France
Nous proposons d'approcher la pensée de l'hospitalité de Jacques Derrida à partir d'une lecture du texte de Freud, Das Unheimliche (1919), traduit par L'inquiétante étrangeté. Tel que le mot allemand l'indique, qui contient à la fois une référence à la maison ou au familier (Heim, heimlich) ainsi qu'à l'étranger, Freud pointe vers l'existence d'une altérité à même l'intimité de la conscience, qui suscite tant l'attrait que la répulsion. Il vient de la sorte contester la précellence de l'unité du moi, montrant que l'autre c'est d'abord l'autre (en) moi. Il nous semble que cette idée d'une « étrange familiarité » au cœur du soi (la folie, le rêve, le fantasme) est au cœur de la pensée derridienne et anime la quasi totalité des textes du philosophe. Cette étrangeté inquiète, Derrida la projette dans l'écriture et la met au profit d'une transformation de la notion de l'identité qui devient accueil en soi de l'autre étranger. Cette disruption du soi se veut la condition d'une autre pensée de l'éthique et du politique. La force du philosophe est là selon nous : avoir su apprivoiser l'inconfort éprouvé devant l'étrangeté de l'autre au point d'y voir une nouvelle possibilité pour le soi. La fécondité de cette inquiétude au travail du soi, vers laquelle la psychanalyse freudienne faisait déjà signe, nous semble importante à rappeler dans un contexte où les angoisses et les peurs alimentent plutôt des politiques qui entretiennent le rejet et le repli sur soi.
Jacques Derrida nous a légué une œuvre foisonnante, une pensée particulièrement riche, à la croisée des disciplines, lui qui affectionnait tant le lieu instable et fertile du seuil. Malgré sa renommée internationale, et l’image d’un homme fortement médiatisé, sa pensée demeure peu connue. Lors de son dernier entretien pour le journal Le Monde (paru dans l’édition du 19 août 2004), à peine quelques semaines avant sa mort, le philosophe avait fait part de son sentiment paradoxal : « Que, d’un côté... on n’a pas commencé à me lire, que s’il y a, certes, beaucoup de très bons lecteurs (quelques dizaines au monde, peut-être), au fond, c’est plus tard que tout cela a une chance d’apparaître; mais aussi bien que, d’un autre côté, quinze jours ou un mois après ma mort, il ne restera plus rien. » La visée première de cet atelier est peut-être d’inciter à lire Jacques Derrida.
S’il y a un thème qui s’impose comme une urgence à la réflexion, face aux nombreux témoignages de violence en tout genre dans les rapports à l’autre, c’est celui de l’hospitalité. L’exigence d’une ouverture inconditionnelle à l’autre que n’a cessé d’affirmer sa pensée, qui correspond à une exigence toujours plus haute de justice et de démocratie, doit être réaffirmée. Comment entendre cette affirmation inconditionnelle de l’autre, impossible et nécessaire, qui scande les textes de Derrida, voilà le fil conducteur qui devra réunir les participants, que nous souhaitons provenir de divers horizons. Elle impose d’entendre l’engagement politique comme invention, ce qui ne se peut sans le respect de l’héritage qui nécessite d’être constamment réinterprété, traduit en autant de langues qu’il y a d’altérités.
Voici, à titre indicatif et préliminaire, quelques questions que souhaite développer cet atelier : Comment entendre le bouleversement que représente le geste de pensée derridien? Quelle expérience philosophique, quels enseignements, quelle pédagogie, quel droit et quelle politique est-il possible de « déduire » à partir de l’œuvre de Derrida?
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