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Esthétique de la colère et discours d'accusation dans Les cascadeurs de l'amour n'ont pas droit au doublage de Martine Delvaux et Cru de Néfertari Bélizaire

AG

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Ariane Gibeau : Université Laval

Résumé de la communication

Comme le souligne Catherine Mavrikakis dans l'essai Condamner à mort (2005), plusieurs œuvres autofictionnelles rappellent, dans leur modus operandi, la salle d'audience d'un procès : l'auteur.e se fait victime vengeresse et le texte, dénonciation d'une situation injuste. Cet imaginaire de la vengeance imprègne Les Cascadeurs de l'amour n'ont pas droit au doublage (2012) et Cru (2014), romans qui flirtent avec l'écriture de soi : à l'intérieur de récits narrés au « je », se dessine une adresse agressive et autoritaire à l'endroit d'un « tu » réduit au silence.

La communication proposée souhaite réfléchir au discours rageur des narratrices de Delvaux et Bélizaire. Dans une prise de parole spectaculaire, où la colère est performance, les deux femmes dénoncent un homme leur ayant causé un tort grave : c'est à travers l'adresse à ce « tu » que se manifeste cette colère. Il s'agira d'étudier pour chaque œuvre les stratégies narratives qui permettent de construire un discours vindicatif rappelant le réquisitoire : injures, champ lexical lié au tribunal et au domaine juridique, répétitions et litanies. Partant, il s'agira de montrer que les deux textes, non seulement espaces propices à la reconstruction identitaire, deviennent inculpations : la colère déplace la narration de soi vers un interlocuteur à anéantir.

Résumé du colloque

On s’intéressera aux effets (esthétiques aussi bien qu’éthiques) de la narration à la deuxième personne, laquelle semble faire figure d’exception aux côtés des textes narrés à la première ou à la troisième personne, qui correspondent aux formes canoniques du genre. Cette instance énonciatrice, qui remplit à la fois le rôle de narrateur-protagoniste et de narrataire, traduit souvent un flou identitaire, une sorte de prise de distance de soi à soi qui relève principalement du fait que, comme le suggère Benveniste, le « tu » est une « forme vide », un pur déictique qui n’a d’existence qu’en référence au « je ». Que se passe-t-il quand les textes énoncent un « tu » sans référence à un « je »? Comment se révèle, en creux, l’effacement du sujet? Pourquoi ce type de narration revient-il dans les œuvres contemporaines qui placent l’introspection et l’aveu au cœur du projet d’écriture? Si les études narratives ont insisté sur la façon dont l’indétermination référentielle permet une représentation de l’altérité subjective et du monologue intérieur tels que déployés dans le Nouveau Roman, on s’est moins penché sur l’incidence des récits narrés à la deuxième personne dans les textes contemporains. Or ce type de narration, qui semble faciliter une forme d’écriture blanche, anonyme, est utilisée aussi bien dans les intrigues amoureuses ou les enquêtes policières que dans les écritures dites « de l’absence » (Blanchot). La résurgence de la narration au « tu » dans l’autofiction ou l’« autofiction théorique » (voir Folle de Nelly Arcan et Testo Junkie de Beatriz Preciado) semble également reproduire cette dynamique référentielle qui agit par oscillation, car plus qu’une écriture adressée à un(e) absent(e) (un(e) ex-amant(e), un(e) défunt(e), etc.), ce type de voix permet de faire le récit de l’absence même. Dans ce contexte, le « tu » apparaît comme un élément fondamental et essentiel de toute construction identitaire, par définition intersubjective (Benjamin).

Contexte

section icon Thème du congrès 2015 (83e édition) :
Sortir des sentiers battus
manager icon Responsables :
Isabelle Boisclair
section icon Date : 25 mai 2015

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