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Thomas Vandormael : Université de Liège
Lambeaux propose un diptyque de portraits. Dans la première partie, celui de la mère biologique. Dans la seconde, celui de l'auteur lui-même et au sein de celui-ci, enfin, le portrait de la mère adoptive. La dimension vocative explicite de la narration en constitue à la fois l'originalité et le paradoxe. Le recours au « Tu » dans l'ensemble du texte fait advenir une poétique de l'adresse en laquelle se cristallise la spécificité du récit de filiation propre à l'autofiction de la littérature contemporaine : différent du simple devoir de mémoire ou encore de la - très en vogue - commémoration, il se situe plutôt du côté de la restitution, à laquelle il y a deux sens à donner : à la fois reconstituer ce qui fut et s'est défait, et rendre leur existence à ceux qui s'en sont trouvés dépouillés en faisant apparaître ce qui demeure enfoui et dont on n'a pu hériter. Pour répondre au silence d'une mère qu'il n'a pas connue et qui elle-même n'a pas pu s'exprimer, faute d'accès au langage ou d'une présence pour l'écouter, Juliet choisit l'instantané et l'immédiateté d'un discours d'interpellation au présent et la forme du dialogue avec les morts, forcément toujours en partie déjà voué à l'échec. Dès lors, notre propos souhaite interroger comment le choix du vocatif permet un dédoublement fécond du sujet,faisant advenir une relation de soi à soi qui déjoue les processus classiques de l'(auto)biographie.
On s’intéressera aux effets (esthétiques aussi bien qu’éthiques) de la narration à la deuxième personne, laquelle semble faire figure d’exception aux côtés des textes narrés à la première ou à la troisième personne, qui correspondent aux formes canoniques du genre. Cette instance énonciatrice, qui remplit à la fois le rôle de narrateur-protagoniste et de narrataire, traduit souvent un flou identitaire, une sorte de prise de distance de soi à soi qui relève principalement du fait que, comme le suggère Benveniste, le « tu » est une « forme vide », un pur déictique qui n’a d’existence qu’en référence au « je ». Que se passe-t-il quand les textes énoncent un « tu » sans référence à un « je »? Comment se révèle, en creux, l’effacement du sujet? Pourquoi ce type de narration revient-il dans les œuvres contemporaines qui placent l’introspection et l’aveu au cœur du projet d’écriture? Si les études narratives ont insisté sur la façon dont l’indétermination référentielle permet une représentation de l’altérité subjective et du monologue intérieur tels que déployés dans le Nouveau Roman, on s’est moins penché sur l’incidence des récits narrés à la deuxième personne dans les textes contemporains. Or ce type de narration, qui semble faciliter une forme d’écriture blanche, anonyme, est utilisée aussi bien dans les intrigues amoureuses ou les enquêtes policières que dans les écritures dites « de l’absence » (Blanchot). La résurgence de la narration au « tu » dans l’autofiction ou l’« autofiction théorique » (voir Folle de Nelly Arcan et Testo Junkie de Beatriz Preciado) semble également reproduire cette dynamique référentielle qui agit par oscillation, car plus qu’une écriture adressée à un(e) absent(e) (un(e) ex-amant(e), un(e) défunt(e), etc.), ce type de voix permet de faire le récit de l’absence même. Dans ce contexte, le « tu » apparaît comme un élément fondamental et essentiel de toute construction identitaire, par définition intersubjective (Benjamin).
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