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L'écriture de soi comme un autre : roman d'apprentissage et usage du « tu » dans Côte-des-Nègres de Mauricio Segura

Résumé de la communication

Paru en 1998, Côte-des-Nègres de Mauricio Segura est un roman d'apprentissage où les solidarités communautaires et les violences multiculturelles sont les deux alternatives plausibles pour de jeunes garçons de Côte-des-Neiges. À travers le parcours de deux amis, l'un né à Montréal de parents haïtiens, l'autre arrivé du Chili durant sa prime jeunesse, s'étant rencontrés à l'école grâce au sport, Segura met en scène la difficile rencontre de l'autre en évacuant le centre normatif canadien-français pour décrire la stéréotypie propre aux communautés migrantes. L'un des intérêts du roman est de jouer sur une double temporalité entre le moment de solidarité initiale au primaire et le moment de rupture au secondaire. Tout le roman est fondé sur l'alternance des scènes entre ces temps. Les scènes qui évoquent le primaire sont racontées par Marcelo, jeune chilien qui aspire à la littérature. Cette narration se fait au « tu ». J'aimerais étudier cette mise à distance et cette adresse dans le cadre d'un roman d'apprentissage, pour saisir les bifurcations provoquées par ce choix narratif (archéologie du passé, logique intersubjective, le soi clivé du migrant), en postulant que cette manière de faire sert à découvrir l'autre en soi, à utiliser cette expérience pour entrer en écriture et à éloigner la chape de clichés qui restreint Marcelo. Le « tu » fonctionne dans ce roman comme un travail de recomposition communautaire qui déplace les assignations sociales imposées aux groupes migrants.

Résumé du colloque

On s’intéressera aux effets (esthétiques aussi bien qu’éthiques) de la narration à la deuxième personne, laquelle semble faire figure d’exception aux côtés des textes narrés à la première ou à la troisième personne, qui correspondent aux formes canoniques du genre. Cette instance énonciatrice, qui remplit à la fois le rôle de narrateur-protagoniste et de narrataire, traduit souvent un flou identitaire, une sorte de prise de distance de soi à soi qui relève principalement du fait que, comme le suggère Benveniste, le « tu » est une « forme vide », un pur déictique qui n’a d’existence qu’en référence au « je ». Que se passe-t-il quand les textes énoncent un « tu » sans référence à un « je »? Comment se révèle, en creux, l’effacement du sujet? Pourquoi ce type de narration revient-il dans les œuvres contemporaines qui placent l’introspection et l’aveu au cœur du projet d’écriture? Si les études narratives ont insisté sur la façon dont l’indétermination référentielle permet une représentation de l’altérité subjective et du monologue intérieur tels que déployés dans le Nouveau Roman, on s’est moins penché sur l’incidence des récits narrés à la deuxième personne dans les textes contemporains. Or ce type de narration, qui semble faciliter une forme d’écriture blanche, anonyme, est utilisée aussi bien dans les intrigues amoureuses ou les enquêtes policières que dans les écritures dites « de l’absence » (Blanchot). La résurgence de la narration au « tu » dans l’autofiction ou l’« autofiction théorique » (voir Folle de Nelly Arcan et Testo Junkie de Beatriz Preciado) semble également reproduire cette dynamique référentielle qui agit par oscillation, car plus qu’une écriture adressée à un(e) absent(e) (un(e) ex-amant(e), un(e) défunt(e), etc.), ce type de voix permet de faire le récit de l’absence même. Dans ce contexte, le « tu » apparaît comme un élément fondamental et essentiel de toute construction identitaire, par définition intersubjective (Benjamin).

Contexte

section icon Thème du congrès 2015 (83e édition) :
Sortir des sentiers battus
manager icon Responsables :
Isabelle Boisclair
section icon Date : 25 mai 2015

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