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Catherine VOYER-LÉGER : Université d'Ottawa
Reflets dans un œil d'homme (2012) de Nancy Huston est principalement écrit à la première personne, mais ouvre de nombreuses brèches où les souvenirs de l'écrivaine sont narrés à la deuxième personne du pluriel. Le procédé, alors marginal, deviendra la colonne vertébrale de Bad Girl. Classes de littérature (2014) où la deuxième personne - cette fois au singulier - est une adresse à Dorrit, présentée comme « le fœtus que [l'auteure] fut ».
L'écrivaine revendique la deuxième personne dans l'écriture autobiographique de la même façon qu'elle la revendique pour le roman : « La deuxième personne sera toujours celle que tu préfères, étant donné qu'il n'y a pas assez de place dans le monde pour je, et que il et elle mettraient trop de distance entre toi et tes personnages bien-aimés » (Bad Girl, p. 254). On pourrait aussi évoquer un dialogue intérieur ou une volonté de distance par rapport à des souvenirs que Nancy Huston définit elle-même comme des « traumas ».
Il nous semble qu'une autre lecture est possible. Nous nous proposons d'explorer l'hypothèse selon laquelle l'usage de la deuxième personne pour narrer du particulier autobiographique devient chez Nancy Huston une stratégie d'interpellation du lecteur où le souvenir individuel devient porteur d'un témoignage d'un « universel féminin ». Pour ce faire, nous exposerons les stratégies de discours qui présentent l'expérience comme pouvant se conjuguer au « je – tu/vous – nous ».
On s’intéressera aux effets (esthétiques aussi bien qu’éthiques) de la narration à la deuxième personne, laquelle semble faire figure d’exception aux côtés des textes narrés à la première ou à la troisième personne, qui correspondent aux formes canoniques du genre. Cette instance énonciatrice, qui remplit à la fois le rôle de narrateur-protagoniste et de narrataire, traduit souvent un flou identitaire, une sorte de prise de distance de soi à soi qui relève principalement du fait que, comme le suggère Benveniste, le « tu » est une « forme vide », un pur déictique qui n’a d’existence qu’en référence au « je ». Que se passe-t-il quand les textes énoncent un « tu » sans référence à un « je »? Comment se révèle, en creux, l’effacement du sujet? Pourquoi ce type de narration revient-il dans les œuvres contemporaines qui placent l’introspection et l’aveu au cœur du projet d’écriture? Si les études narratives ont insisté sur la façon dont l’indétermination référentielle permet une représentation de l’altérité subjective et du monologue intérieur tels que déployés dans le Nouveau Roman, on s’est moins penché sur l’incidence des récits narrés à la deuxième personne dans les textes contemporains. Or ce type de narration, qui semble faciliter une forme d’écriture blanche, anonyme, est utilisée aussi bien dans les intrigues amoureuses ou les enquêtes policières que dans les écritures dites « de l’absence » (Blanchot). La résurgence de la narration au « tu » dans l’autofiction ou l’« autofiction théorique » (voir Folle de Nelly Arcan et Testo Junkie de Beatriz Preciado) semble également reproduire cette dynamique référentielle qui agit par oscillation, car plus qu’une écriture adressée à un(e) absent(e) (un(e) ex-amant(e), un(e) défunt(e), etc.), ce type de voix permet de faire le récit de l’absence même. Dans ce contexte, le « tu » apparaît comme un élément fondamental et essentiel de toute construction identitaire, par définition intersubjective (Benjamin).
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