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Raconter à la deuxième personne : une entreprise littéraire invraisemblable?

DS

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Daniel Seixas Oliveira : Université de Lausanne

Résumé de la communication

Les chercheurs qui se réclament de l'unnatural narratology, courant théorique qui a jusqu'à présent pris en charge l'essentiel des recherches menées sur la narration à la deuxième personne, ont généralement considéré que le récit en « tu » ou « vous » était« non naturel », au sens de contre-intuitif, c'est-à-dire qu'il allait à l'encontre des pratiques narratives ordinaires : le récit à la deuxième personne ferait partie d'un ensemble de textes étranges qui s'affranchissent du réalisme mimétique que la fiction romanesque cherche généralement à atteindre.

Autrement dit, le récit en « tu » et « vous » serait non mimétique et potentiellement invraisemblable, voué qu'il est à représenter des situations narratives inexistantes dans le monde réel. Cette proposition est problématique car certains récits, en construisant ce que Dominique Maingueneau appelle une « scénographie », instituent un protocole de lecture qui justifie le recours à la deuxième personne. Si la désignation du protagoniste par un « tu » ou un « vous » marque donc bien un écart par rapport aux énonciations romanesques traditionnelles, elle ne constitue pas en soi un frein à la mimesis. Divers récits tirés de la littérature contemporaine serviront à appuyer cette proposition.

Résumé du colloque

On s’intéressera aux effets (esthétiques aussi bien qu’éthiques) de la narration à la deuxième personne, laquelle semble faire figure d’exception aux côtés des textes narrés à la première ou à la troisième personne, qui correspondent aux formes canoniques du genre. Cette instance énonciatrice, qui remplit à la fois le rôle de narrateur-protagoniste et de narrataire, traduit souvent un flou identitaire, une sorte de prise de distance de soi à soi qui relève principalement du fait que, comme le suggère Benveniste, le « tu » est une « forme vide », un pur déictique qui n’a d’existence qu’en référence au « je ». Que se passe-t-il quand les textes énoncent un « tu » sans référence à un « je »? Comment se révèle, en creux, l’effacement du sujet? Pourquoi ce type de narration revient-il dans les œuvres contemporaines qui placent l’introspection et l’aveu au cœur du projet d’écriture? Si les études narratives ont insisté sur la façon dont l’indétermination référentielle permet une représentation de l’altérité subjective et du monologue intérieur tels que déployés dans le Nouveau Roman, on s’est moins penché sur l’incidence des récits narrés à la deuxième personne dans les textes contemporains. Or ce type de narration, qui semble faciliter une forme d’écriture blanche, anonyme, est utilisée aussi bien dans les intrigues amoureuses ou les enquêtes policières que dans les écritures dites « de l’absence » (Blanchot). La résurgence de la narration au « tu » dans l’autofiction ou l’« autofiction théorique » (voir Folle de Nelly Arcan et Testo Junkie de Beatriz Preciado) semble également reproduire cette dynamique référentielle qui agit par oscillation, car plus qu’une écriture adressée à un(e) absent(e) (un(e) ex-amant(e), un(e) défunt(e), etc.), ce type de voix permet de faire le récit de l’absence même. Dans ce contexte, le « tu » apparaît comme un élément fondamental et essentiel de toute construction identitaire, par définition intersubjective (Benjamin).

Contexte

section icon Thème du congrès 2015 (83e édition) :
Sortir des sentiers battus
manager icon Responsables :
Isabelle Boisclair
section icon Date : 25 mai 2015

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