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Gilles Labelle : Université d'Ottawa
Le Manifeste du Parti communiste commence par évoquer un spectre, censé hanter l'Europe : le communisme. Nul doute que Derrida fasse allusion à cela dans Spectres de Marx; en même temps, on ne saurait en rester là, dans la mesure où on pourrait dire que l'œuvre de Derrida pose à nouveaux frais la question du spectral, sous l'égide d'une réflexion sur la question de « l'Autre », qui hante voire tourmente ce qui se donne pour « présent », évoquant une immémorialité de laquelle celui-ci se trouverait à jamais « différé ». Le spectre évoqué par Marx, de son côté, n'ignorait certes pas cet ancrage du Même dans l'Autre, comme en témoignent l'insistance manifestée dans les Manuscrits de 1844, en particulier, à distinguer entre le monde objectif, qui renvoie à une altérité appelant la subjectivité à entrer en rapport dialectique avec elle, et le monde aliéné, qui renvoie à une altérité fermée à la subjectivité et hostile à elle. Qu'en est-il de cette distinction chez Derrida dans Spectres de Marx? L'altérité est-elle aussi, chez lui, scindée entre ce qui relève de l'objectivation et ce qui relève de l'aliénation? Il en va dans cette distinction, comme l'indiquent clairement les écrits de Marx, des conditions mêmes de l'agir ou de la praxis, qui ne consiste ni en la répétition du monde objectif ni en une « liberté absolue », subjective, à son égard.
Jacques Derrida nous a légué une œuvre foisonnante, une pensée particulièrement riche, à la croisée des disciplines, lui qui affectionnait tant le lieu instable et fertile du seuil. Malgré sa renommée internationale, et l’image d’un homme fortement médiatisé, sa pensée demeure peu connue. Lors de son dernier entretien pour le journal Le Monde (paru dans l’édition du 19 août 2004), à peine quelques semaines avant sa mort, le philosophe avait fait part de son sentiment paradoxal : « Que, d’un côté... on n’a pas commencé à me lire, que s’il y a, certes, beaucoup de très bons lecteurs (quelques dizaines au monde, peut-être), au fond, c’est plus tard que tout cela a une chance d’apparaître; mais aussi bien que, d’un autre côté, quinze jours ou un mois après ma mort, il ne restera plus rien. » La visée première de cet atelier est peut-être d’inciter à lire Jacques Derrida.
S’il y a un thème qui s’impose comme une urgence à la réflexion, face aux nombreux témoignages de violence en tout genre dans les rapports à l’autre, c’est celui de l’hospitalité. L’exigence d’une ouverture inconditionnelle à l’autre que n’a cessé d’affirmer sa pensée, qui correspond à une exigence toujours plus haute de justice et de démocratie, doit être réaffirmée. Comment entendre cette affirmation inconditionnelle de l’autre, impossible et nécessaire, qui scande les textes de Derrida, voilà le fil conducteur qui devra réunir les participants, que nous souhaitons provenir de divers horizons. Elle impose d’entendre l’engagement politique comme invention, ce qui ne se peut sans le respect de l’héritage qui nécessite d’être constamment réinterprété, traduit en autant de langues qu’il y a d’altérités.
Voici, à titre indicatif et préliminaire, quelques questions que souhaite développer cet atelier : Comment entendre le bouleversement que représente le geste de pensée derridien? Quelle expérience philosophique, quels enseignements, quelle pédagogie, quel droit et quelle politique est-il possible de « déduire » à partir de l’œuvre de Derrida?
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