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« Tu ne liras pas ce que j'écris » : absences, balbutiements et jeux de regard dans La convention de Suzanne Lamy

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Adrien Rannaud : University of Toronto

Résumé de la communication

En 1985, Suzanne Lamy publie un bref roman, La convention. Histoire d' « un homme, [d'] une femme dans les éclats de la mort et de l'amour » (Lamy, 2010, p. 55), La convention s'organise autour d'un recoupement de quatre lettres, d'un journal intime et d'un témoignage qui ouvre et clôt le récit ; trois formats, trois discours émanant de trois personnages qui tentent de se parler tout en dérivant les uns des autres. Le docteur F. décrit ses rencontres avec Soria et François ; Soria s'adresse en vain à son amant dans un cahier ; et de vieilles lettres viennent combler le silence autour de François agonisant. Au gré de plusieurs « je » et de plusieurs « vous » qui se croisent sans jamais se rencontrer réellement, les voix font entendre l'absence de l'Autre/des autres, absence dont émane un discours amoureux discontinu.

En m'appuyant sur les propos de Dominique Rabaté au sujet du « balbutiement » du récit contemporain (Rabaté, 1999, p. 213), et en mettant en lumière les dynamiques intersubjectives du roman, j'entends montrer comment les trois personnages cherchent à communiquer entre eux, et ce malgré une impossibilité narrative qui les contraint à l'isolement. Je verrai que c'est justement par l'écriture (ou la réécriture) que les narrateurs échappent au silence, unis par une re-collection des « fragments du discours amoureux ».

Résumé du colloque

On s’intéressera aux effets (esthétiques aussi bien qu’éthiques) de la narration à la deuxième personne, laquelle semble faire figure d’exception aux côtés des textes narrés à la première ou à la troisième personne, qui correspondent aux formes canoniques du genre. Cette instance énonciatrice, qui remplit à la fois le rôle de narrateur-protagoniste et de narrataire, traduit souvent un flou identitaire, une sorte de prise de distance de soi à soi qui relève principalement du fait que, comme le suggère Benveniste, le « tu » est une « forme vide », un pur déictique qui n’a d’existence qu’en référence au « je ». Que se passe-t-il quand les textes énoncent un « tu » sans référence à un « je »? Comment se révèle, en creux, l’effacement du sujet? Pourquoi ce type de narration revient-il dans les œuvres contemporaines qui placent l’introspection et l’aveu au cœur du projet d’écriture? Si les études narratives ont insisté sur la façon dont l’indétermination référentielle permet une représentation de l’altérité subjective et du monologue intérieur tels que déployés dans le Nouveau Roman, on s’est moins penché sur l’incidence des récits narrés à la deuxième personne dans les textes contemporains. Or ce type de narration, qui semble faciliter une forme d’écriture blanche, anonyme, est utilisée aussi bien dans les intrigues amoureuses ou les enquêtes policières que dans les écritures dites « de l’absence » (Blanchot). La résurgence de la narration au « tu » dans l’autofiction ou l’« autofiction théorique » (voir Folle de Nelly Arcan et Testo Junkie de Beatriz Preciado) semble également reproduire cette dynamique référentielle qui agit par oscillation, car plus qu’une écriture adressée à un(e) absent(e) (un(e) ex-amant(e), un(e) défunt(e), etc.), ce type de voix permet de faire le récit de l’absence même. Dans ce contexte, le « tu » apparaît comme un élément fondamental et essentiel de toute construction identitaire, par définition intersubjective (Benjamin).

Contexte

section icon Thème du congrès 2015 (83e édition) :
Sortir des sentiers battus
manager icon Responsables :
Isabelle Boisclair
section icon Date : 25 mai 2015

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