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Benoît Castelnérac : Université de Sherbrooke
Au Ve siècle av. J.-C., plusieurs traditions de pensée s'étaient déjà constituées en branches particulières de la connaissance, comme nous pourrons le rappeler. En médecine, un débat a opposé les partisans de la médecine théorique aux partisans de la connaissance médicale par accumulation d'observations, donc basées sur une pratique. Pour Thucydide, une connaissance plus précise des événements de l'histoire est possible, et elle est préférable à celle des logographes contemporains ou de Hérodote. Chez Aristote, la connaissance de la rhétorique, de la politique ou de la biologie sont autant d'exemples de connaissances empiriques indépendantes du champ de la philosophie proprement dite. Nous verrons comment ces éléments de réflexion, tirés à chaque fois de l'expérience et donc des relations pratiques avec les choses, ont joué un rôle important dans le développement du discours philosophique à l'époque classique (Ve et IVe s.).
L’expérience trouve son origine dans la connaissance sensible. Elle est particulière à chacun, et pourtant elle conduit à la connaissance scientifique universelle. Sans le secours du langage, elle reste inaccessible, mais le langage lui-même semble provenir d’elle. Données à jamais privées ou clef de voute de toute connaissance possible, la question de l’expérience est au centre d’une multitude de théories philosophiques fondamentales.
Toute personne ayant acquis un niveau d’expérience pertinente reconnu est considérée comme un expert, mais à quoi tient l’expertise? Qui sont les experts et qu’implique la détermination de leur statut épistémologique? Selon quel critère la communauté fait-elle d’un individu un expert? Quels droits et privilèges exerce-t-il dans une société démocratique? La question de l’expertise, bien qu’au centre du domaine de l’épistémologie, peut être abordée tant par le féminisme, par la philosophie des sciences, que par la philosophie politique.
Quant à l’expérimentation, elle désigne une expérience d’un type particulier : une expérience que l’on contrôle et réalise afin de « régler » certaines questions. L’expérimentation est une méthode puissante pour guider la connaissance et l’action. Toutefois, le lien qu’elle entretient avec la théorie dont elle découle est complexe. Les inférences sous-jacentes sont-elles toujours légitimes et suffisantes? De plus, les conditions des expérimentations soulèvent de graves questions éthiques. Qu’elles impliquent des sujets humains ou animaux, les expérimentations pharmaceutiques, par exemple, réduisent ces êtres à des outils scientifiques et peuvent dépasser une barrière éthique sous le couvert d’objectifs médicaux touchant une plus grande masse.
Le thème que représente la combinaison des concepts d’expérience, d’expertise et d’expérimentation que propose la Société de philosophie du Québec pour son congrès 2015 peut être déployé de manière multiple et propre à interpeller tous les champs de la philosophie.