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Marie-Hélène Gauthier : Université de Montréal
Dire que l'éthique constitue le nœud d'une philosophie première, c'est poser d'emblée son antériorité par rapport à toute question politique. Chez Levinas, l'intrigue qui lie le sujet à autrui s'institue de manière fondamentale et irrémissible. Dans la relation du face-à-face avec le prochain, le sujet entend immanquablement, de manière toute passive, son appel à la responsabilité éthique, mais demeure souverain dans sa décision d'y répondre ou de l'ignorer. Alors que le face-à-face désigne un lieu à l'extérieur du monde commun des êtres humains, donc un lieu à l'extérieur du politique, l'élection du sujet par le prochain qui forme l'inéluctabilité de sa responsabilité face à lui, pose à sa suite la question de la responsabilité face au tiers. Le sujet est ainsi responsable du prochain au sens fort du terme: il doit répondre tant de la souffrance qui lui est infligée que de la souffrance qu'il peut infliger au tiers. Le questionnement politique débute donc chez Levinas dans cet après-coup de la relation éthique originaire: suivant l'inquiétude éthique suscitée par le prochain, survient le problème d'une justice à instaurer par le truchement du politique. Alors que la philosophie a traditionnellement oscillé entre la séparation du sujet moral et du sujet politique (Kant) et la subsomption du premier dans un État réalisant la morale (Hegel), est-il possible de penser avec Levinas une troisième voie par laquelle éthique et politique demeureraient en tension ?
L’expérience trouve son origine dans la connaissance sensible. Elle est particulière à chacun, et pourtant elle conduit à la connaissance scientifique universelle. Sans le secours du langage, elle reste inaccessible, mais le langage lui-même semble provenir d’elle. Données à jamais privées ou clef de voute de toute connaissance possible, la question de l’expérience est au centre d’une multitude de théories philosophiques fondamentales.
Toute personne ayant acquis un niveau d’expérience pertinente reconnu est considérée comme un expert, mais à quoi tient l’expertise? Qui sont les experts et qu’implique la détermination de leur statut épistémologique? Selon quel critère la communauté fait-elle d’un individu un expert? Quels droits et privilèges exerce-t-il dans une société démocratique? La question de l’expertise, bien qu’au centre du domaine de l’épistémologie, peut être abordée tant par le féminisme, par la philosophie des sciences, que par la philosophie politique.
Quant à l’expérimentation, elle désigne une expérience d’un type particulier : une expérience que l’on contrôle et réalise afin de « régler » certaines questions. L’expérimentation est une méthode puissante pour guider la connaissance et l’action. Toutefois, le lien qu’elle entretient avec la théorie dont elle découle est complexe. Les inférences sous-jacentes sont-elles toujours légitimes et suffisantes? De plus, les conditions des expérimentations soulèvent de graves questions éthiques. Qu’elles impliquent des sujets humains ou animaux, les expérimentations pharmaceutiques, par exemple, réduisent ces êtres à des outils scientifiques et peuvent dépasser une barrière éthique sous le couvert d’objectifs médicaux touchant une plus grande masse.
Le thème que représente la combinaison des concepts d’expérience, d’expertise et d’expérimentation que propose la Société de philosophie du Québec pour son congrès 2015 peut être déployé de manière multiple et propre à interpeller tous les champs de la philosophie.