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Léa Derome : Université McGill
Bien que la diversité des sujets traités par Aristote rende périlleuse toutetentative de synthèse, on compte néanmoins quelques idées maîtresses qui orientent en profondeur la pensée du Stagirite. L'une d'entre elles est sans doute la nécessité d'une division entre différentes modalités de connaissance (sensation, expérience, savoir-faire, science, etc.). Dans cette présentation, en plus de préciser les raisons qui font de la philosophie une scienceau sens aristotélicien du terme, il s'agira surtout de montrer en quoi ce statut scientifique a paradoxalement des conséquences restreignantes sur le plan épistémique. C'est que certaines questions, quand elles sollicitent l'intuition morale ou ressortent à l'art dialectique, échappent à la philosophie et à l'investigation scientifique. Ainsi, en dépit du fait qu'Aristote la destine à une sorte d'omniscience (Métaphysique A, 2, 982a8-10), la connaissance philosophique doit vraisemblablement être complétée par d'autres formes de savoirs et de discours. Aussi est-ce en insistant sur les limites épistémiques de la philosophie (et donc de la science) que nous tâcherons de mettre en lumière quels sont, en contrepartie, les véritables domaines de compétence du philosophe vis-à-vis de l'homme sagace et du dialecticien.
L’expérience trouve son origine dans la connaissance sensible. Elle est particulière à chacun, et pourtant elle conduit à la connaissance scientifique universelle. Sans le secours du langage, elle reste inaccessible, mais le langage lui-même semble provenir d’elle. Données à jamais privées ou clef de voute de toute connaissance possible, la question de l’expérience est au centre d’une multitude de théories philosophiques fondamentales.
Toute personne ayant acquis un niveau d’expérience pertinente reconnu est considérée comme un expert, mais à quoi tient l’expertise? Qui sont les experts et qu’implique la détermination de leur statut épistémologique? Selon quel critère la communauté fait-elle d’un individu un expert? Quels droits et privilèges exerce-t-il dans une société démocratique? La question de l’expertise, bien qu’au centre du domaine de l’épistémologie, peut être abordée tant par le féminisme, par la philosophie des sciences, que par la philosophie politique.
Quant à l’expérimentation, elle désigne une expérience d’un type particulier : une expérience que l’on contrôle et réalise afin de « régler » certaines questions. L’expérimentation est une méthode puissante pour guider la connaissance et l’action. Toutefois, le lien qu’elle entretient avec la théorie dont elle découle est complexe. Les inférences sous-jacentes sont-elles toujours légitimes et suffisantes? De plus, les conditions des expérimentations soulèvent de graves questions éthiques. Qu’elles impliquent des sujets humains ou animaux, les expérimentations pharmaceutiques, par exemple, réduisent ces êtres à des outils scientifiques et peuvent dépasser une barrière éthique sous le couvert d’objectifs médicaux touchant une plus grande masse.
Le thème que représente la combinaison des concepts d’expérience, d’expertise et d’expérimentation que propose la Société de philosophie du Québec pour son congrès 2015 peut être déployé de manière multiple et propre à interpeller tous les champs de la philosophie.