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Loïc Nicolas : Université libre de Bruxelles
Dans le cadre de cette intervention, je me propose d'étudier l'attitude pour le moins ambiguë que les médias – français notamment – adoptent face aux théories du complot, en portant attention aux conséquences qu'une telle attitude peut avoir. Dès lors, je m'attacherai à montrer dans quelle mesure ce que les médias présentent comme une position éthique (à savoir la condamnation des théories en question) emboîte sans cesse le pas à une fascination empreinte de sensationnalisme dont elle se nourrit. Si le conflit manifeste entre ces deux positions constitue un premier problème, fonder l'une (le rejet) et l'autre (la fascination) sur la croyance en une facilité de la dénonciation en est un second plus crucial encore. En effet, si la dénonciation des explications conspirationnistes était aussi facile que les médias se plaisent à le laisser croire naïvement, si leur absurdité était l'évidence même, on pourrait se contenter d'en rire. Or, ces théories prêtent d'autant moins à rire qu'elles témoignent d'une redoutable efficacité rhétorique. Au reste, lorsque l'État et les médias se substituent aux individus en posant à leur place les frontières du pensable, du dicible et du vraisemblable ; lorsqu'ils jettent l'anathème sur les dénonciateurs des frontières en question en les taxant de criminels, ils en viennent à fragiliser ceux-là mêmes (citoyens en acte ou en devenir) qu'ils assurent vouloir protéger à tout prix.
La relation entre éthique et débat public est aujourd’hui animée d’un double mouvement d’intégration. D’une part, la discussion sur les enjeux sociaux, qui prend essentiellement place en communication publique, est très fréquemment marquée par des préoccupations éthiques; d’autre part, en se déplaçant vers les pratiques sociales et en s’institutionnalisant, l’éthique s’inscrit de plus en plus dans un cadre communicationnel. L’éthique influe donc sur la communication et, à l’inverse, la communication influe sur l’éthique.
Si certains débats sont proprement de nature éthique (l’aide médicale à mourir, la procréation assistée, etc.), d’autres qui ne le sont pas intrinsèquement le deviennent au gré des interventions publiques qui leur adjoignent une incidence éthique (la vie sexuelle de personnalités publiques, certains comportements économiques et financiers, des productions artistiques faisant scandale, etc.). Pour paraphraser ce que dit Bernard Miège au sujet de la communication, on peut presque affirmer que la société a été conquise par l’éthique. En effet, presque toutes les activités humaines, qu’elles soient politiques, sociales, économiques, culturelles et mêmes sportives, peuvent susciter un questionnement éthique.
Par ailleurs, sans doute comme un effet en retour de cette inflation de l’éthique dans l’espace public, mais aussi en réponse à une demande sociale forte, l’éthique a cessé d’être un champ de réflexion réservé aux universitaires pour devenir une pratique sociale qui s’exerce dans un environnement communicationnel. Aujourd’hui, pour une part importante, les objets de la réflexion et de la pratique éthiques se déterminent en fonction du débat public et aussi de la communication publique, dans la mesure où on définit cette dernière comme l’ensemble des phénomènes relatifs à l’information portant sur les enjeux sociaux.
Le but de ce colloque est d’explorer les effets, pour l’une et pour l’autre, de cette imbrication de l’éthique et de la communication publique.